Notre prisonnier est parfaitement apprivoisé, et il n’hésite pas à nous demander l’autorisation de dormir à la place où il se trouve. Il supplie qu’on le défende de nos chiens, et exprime le désir de posséder un petit miroir. Nous lui promettons cela pour demain.
Dès ce soir, nous lui payons son cheval, que nous attachons près de nos tentes, où nous transportons une panoplie de fusils à mèches et de sabres appartenant aux fuyards.
Toute la nuit nos chiens aboient, et, dans le lointain, d’autres chiens leurs répondent. A l’heure où commence cette demi-obscurité qui précède les jours d’hiver, des hurlements de loups éclatent dans le silence. Ils sont, de l’autre côté du lac, toute une bande, à nous donner le plus lugubre des concerts. Je sors de la tente à ce moment et je trouve Rachmed déjà debout.
« Rien de nouveau ? dis-je.
— Rien ; tout va comme hier, hommes et bêtes. »
A peine suis-je rentré dans la tente qu’il arrive, et, très triste, dit :
« Imatch vient de mourir. »
Hier encore, à l’arrivée au camp, je lui ai demandé s’il allait mieux. « Mieux », avait-il répondu. Il avait bu du thé avec plaisir. Il est vrai que son souffle était haletant, sa figure enflée. C’était pitié de le voir étendre vers le feu ses doigts rouges et gonflés, qu’il promenait sur la flamme sans les pouvoir réchauffer. Pourtant il s’intéressait encore à ce qu’on faisait dans la tente ; je l’avais vu poser des argols dans le foyer par habitude de vieux Kizaï, véritable homme de steppe. Placé à l’entrée de la tente, à l’endroit qu’il préférait, on l’avait soigneusement enroulé dans sa pelisse et ses couvertures, et il s’était étendu pour dormir.
Lorsqu’on lui avait demandé s’il désirait quelque chose, il avait dit : « Merci. » Nul ne croyait que sa mort fût proche. Nous demandons à Rachmed des détails sur la dernière heure de ce brave homme. « Quand les loups ont hurlé, Imatch a appelé : « Parpa, aka (frère aîné), donne-moi de l’eau ; Parpa, aka, j’ai soif. » Parpa a répondu : « L’eau est gelée, mais je vais allumer du feu, je fondrai la glace et tu boiras. » — « C’est bien. » Puis, l’eau prête, Imatch l’a bue sans aide, mais avec peine, et en se réjouissant d’étancher la dernière soif. Ensuite il s’est étendu, et s’est mis à gémir doucement. Soudain il s’est dressé, il est sorti de la tente sur ses genoux afin de satisfaire un besoin et il est revenu à sa place. Nous préparions le thé, on lui a offert la première tasse prête ; il a pu la tenir. Il a essayé de boire, mais il a dû rejeter la gorgée qu’il avait dans la bouche. Il a rendu la tasse, et se couchant il nous a appelés : « Hé ! Timour, Iça, Abdoullah, Parpa, Rachmed. » Nous l’avons entouré. S’étant soulevé péniblement sur son coude, il a dit, séparant les paroles par des soupirs : « Je n’arriverai pas. Allah ne veut pas me porter plus loin. Adieu. Je suis content de vous tous, vous m’avez bien soigné. Adieu. Je suis mort. » Il est retombé sur le dos, et d’un seul coup l’âme est sortie de son corps. »
Tel est le récit que nous écoutons à la lueur de notre lanterne, car le jour n’est pas levé.