En effet, Henri d’Orléans et moi en sommes les seuls auteurs, le reste de notre bande étant occupé à ramasser du sel.
Dès que les Tibétains comprennent notre pensée, ils se lèvent, courent vers leurs chevaux, mais pas assez vite pour que nous ne puissions saisir un cheval et faire prisonniers leur chef et un des hommes. Leurs armes ont été déposées en un tas et nous nous en emparons d’un seul coup. Au lieu de venir au secours de leurs camarades, ils sautent sur leurs chevaux et fuient avec une vitesse qui nous paraît considérable, en suivant les bords du lac. Quelques coups de revolver tirés en l’air, loin de les arrêter, accélèrent leur allure, et ces gens disparaissent dans la montagne.
Le vieux brave, accroupi sur ses hardes, ne bouge pas ; il est terrifié, et, levant les pouces, il nous tire une langue suppliante. Il est entouré de petits sacs de cuir contenant des provisions, et il nous offre successivement, afin de nous adoucir, des poignées de fromage en poudre, du zamba, de la viande séchée. Nous refusons, et il reste là, marmottant des prières. Son émotion lui donne une étonnante activité de cuisinier, car il ne cesse de puiser dans les sacs, d’enfoncer de la glace dans les petits pots placés devant le feu, de mélanger la farine et le beurre dans l’eau chaude, et il nous paraît qu’il gâte les sauces. Il mange avec ses doigts de petites boulettes, il boit à petites gorgées cette mixture de beurre rance et d’eau chaude.
Cela continue longtemps, sans qu’il cesse de murmurer des « Om mané padmé houm » et de nous considérer d’un petit œil où le moins observateur lirait une vive inquiétude.
Nous nous amusons un instant de son embarras, puis nous engageons conversation quand tout notre monde est là. On lui explique que si nous voulons des chevaux, c’est parce que plusieurs de nos gens ne peuvent plus marcher et que nous ne voulons rien prendre sans le payer généreusement. Nous l’appelons appa, popeunn, c’est-à-dire père, frère, et il approuve en levant les pouces.
Nos chiens, qui courent sur lui avec des intentions malveillantes lui causent un véritable effroi, et il nous supplie de les éloigner. Nous le rassurons en lui expliquant qu’ils ne mordent pas ceux que nous appelons « frères ». Puis nous l’apprivoisons avec du sucre, et lorsqu’il le goûte, il ne cache pas sa joie ; puis c’est du raisin, des abricots : il exulte, et il nous qualifie de « frères » à son tour.
Puis nous montrons des iambas et nous marchandons son cheval. Et, pour prouver que nos intentions sont bonnes, nous rendons la liberté à son compagnon, en lui permettant d’emporter sa pelisse. Celui-ci est à peine à cent pas qu’il se sauve vers la montagne, abandonnant son chef sans la moindre vergogne. Peut-être que la consigne est de fuir.
Sur ces entrefaites arrive un cavalier ayant un fanion rouge au canon de son fusil. Il se dit propriétaire de moutons fusillés par Rachmed, et immédiatement nous lui offrons le thé, mais il le boit dans sa propre tasse, qu’il tenait enfouie sous sa pelisse. Ainsi le veulent la coutume et le rite religieux : un Tibétain ne doit pas apposer ses lèvres à la même place que des lèvres impures. Vous comprenez que les lèvres impures sont les lèvres des autres.
Pendant ces réflexions on a tiré du sac un lingot d’argent, on le montre au Tibétain propriétaire, qui demande à l’éprouver. Il le frotte sur une pierre, le regarde, y remarque un cachet, et nous lui disons que c’est le cachet de Péking. « Pétsin ! Pétsin ! » Il est rassuré.
Néanmoins, lorsqu’on lui a pesé le prix de ses agneaux, il examine encore l’argent ; puis, satisfait, il l’enferme dans un petit sac pendu à son cou. Nous lui faisons cadeau d’un petit miroir : il n’en sait pas l’usage, et d’abord ne voit pas son image reflétée. Notre prisonnier, soumis à la même épreuve, se reconnaît et éclate d’un rire presque idiot. Il donne avec volubilité des explications à son congénère, lequel se regarde à nouveau et rit beaucoup en voyant son nez et son bonnet en face de lui. Comme la nuit approche, il nous salue et part en riant.