« Oui, quoique la route soit mauvaise. Nous avons dû venir à petites étapes, à cause de notre âge. Les fêtes nous ont aussi retardés, sans quoi vous nous auriez vus plus tôt. Ces fêtes sont commandées par la religion, et nous devons les célébrer. »
Ensuite viennent des questions sur nos personnes, sur le but de notre voyage, et nous répondons ce que nous avons déjà dit vingt fois au petit amban. Et ils nous font les mêmes propositions que ce dernier nous a déjà faites :
« Vous allez retourner sur vos pas !
— Non. Cela est impossible.
— Retournez, nous vous procurerons tout ce qu’il vous faudra. C’est ce que vous avez de mieux à faire. Nous nous quitterons bons amis. Réfléchissez à ma proposition, et je vous le conseille, acceptez-la : j’espère que nous nous arrangerons à l’amiable, car nous sommes venus sans soldats, et nous aurions pu en amener de Lhaça. Cela vous prouve nos bonnes intentions.
— Il est inutile de nous proposer le retour et de nous conseiller de réfléchir. Nous ne parlons pas à la légère. Nous sommes venus de l’Occident, poussés par un destin, par une force qui nous a transportés à travers les déserts en suivant un chemin que vous-mêmes ignorez. Notre volonté est d’aller à Batang et de rejoindre nos compatriotes au Tonkin, où ils habitent sur les terres prises à l’empereur de Chine. Vous ne pouvez rien contre notre volonté, nous ne ferons pas un seul pas vers le nord, soyez-en persuadés. Vous ne nous effrayez pas, nous venons de l’extrémité de la terre sans avoir pu être arrêtés, nous poursuivrons notre marche et vous nous y aiderez. Vous réfléchirez vous-mêmes et vous verrez que Bouddha lui-même en a décidé ainsi. Nous préférons mourir plutôt que de retourner. C’est notre dernier mot. »
Le soleil se couchant, ils se lèvent et s’éloignent, visiblement mécontents d’avoir entendu de semblables paroles en présence de leur escorte.
Ils nous disent adieu, et, avant de s’éloigner, voulant avoir le dernier mot, le ta-lama nous répète :
« Réfléchissez. Réfléchissez. »
A quoi je réponds en français, irrespectueusement :