Personne ne les garde ; ils boivent lentement, à diverses reprises, béent un instant, immobiles, puis ils gagnent d’eux-mêmes la montagne, sans hôte et sans qu’un pâtre les pousse.

Un peu plus loin que notre petite fontaine en est une autre, où les gens de l’aoul viennent puiser de l’eau. Ils l’emportent de la manière suivante : sur les reins ils ont un coussin attaché. Dessus ils posent une jarre de bois d’où partent des bretelles lâches passées aux épaules. La question est de tenir cette jarre en équilibre et perpendiculaire, de telle sorte que l’eau n’en jaillisse pas pendant la marche. Aussi les porteurs vont-ils penchés en avant, le tronc faisant presque angle droit avec les jambes. Ainsi font les aguaderos du Pérou.

Un couple tibétain vient chercher de l’eau. Les jarres sont remplies par la femme au moyen d’une tasse en bois, tandis que l’homme bavarde avec une connaissance. Puis l’épouse aide son époux lorsqu’il se charge, et lui s’en va, laissant sa femme s’en tirer comme elle pourra. Et elle doit se baisser, s’agenouiller, se relever avec précaution, comme une bête de somme qu’elle est.

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A mesure que nous avançons, le pays est un peu plus peuplé. Le soir du 27 mars, il me semble que nous nous rapprochons du monde, que le désert va finir.

Le soleil est couché ; dans un bas fond, des tentes noires sont dressées. C’est l’heure de la rentrée des troupeaux, les chiens aboient, les voix aiguës des femmes et des enfants glapissent, les moutons bêlent, les yaks grognent, les feux flambent comme de vrais feux, et, autour, des formes passent, repassent, s’agitent et c’est presque le bruit et le mouvement d’un village, d’une société.

Mais le 28 mars nous avons une journée superbe, une journée inoubliable.

La route serpente sur les larges plateaux d’une steppe semée de ravins, de vallons, et dominée au sud-ouest par des crêtes blanches, le reste de l’horizon étant caché.

Nous grimpons à pied la berge du ravin le plus proche. On éprouve le besoin de marcher, de se mouvoir ; nous ne sommes plus qu’à 4.800 mètres environ, et la respiration est moins pénible. Nous cheminons sur le plateau, tenant le cheval par la bride.

La brise est tombée. Devant nous de gros nuages blancs s’amassent lentement ; au-dessus, le ciel bleu n’a pas une tache, quelques alouettes gauloises chantent, de petits rats courent.