Il fait chaud, réellement chaud. C’est aux joues une sensation qui surprend, une caresse tiède ; nous avions perdu la mémoire d’une matinée aussi agréable. Nous avançons gaiement en plaisantant, poussés par nos petits chevaux qui vont le nez dans notre dos. Puis nous les enfourchons, et pour la première fois depuis bien longtemps nous avons chaud aux pieds posés dans l’étrier et « même du côté de l’ombre », quoiqu’il ne dégèle pas encore.

L’amban, suivi de son escorte, nous rejoint et nous salue :

« Bonjour, dit-il, comment vous portez-vous ?

— Bien, répondons-nous.

— Bien, bien », répète-t-il en souriant.

Il lève le fouet et son cheval part au trot, car l’amban arrivera le premier, afin de préparer le campement. Il a prononcé correctement ces quelques mots de français que nous lui avons enseignés.

Mais voici que passe un cavalier tibétain au petit galop. Il a le fusil en bandoulière ; à la fourche qui assure son tir flotte un petit drapeau rouge. Un sabre aux incrustations luisantes est passé dans sa ceinture, sur ses reins. Il a le bras droit hors de la pelisse, l’épaule nue, il excite son cheval en faisant tournoyer une fronde. C’est un beau type de cavalier sauvage, complété par un bonnet en peau de renard aux longues oreillères flottantes, des cheveux épars et une longue tresse battant ses épaules.

Puis c’est un lama en cagoule, bien emmitouflé, accompagnant des yaks chargés de choses précieuses. Il nous rejoint en récitant des prières à haute voix, et nous salue avec un sourire aimable, mais sans interrompre d’une lettre sa litanie.

Nous dépassons trois piétons : ils chassent leurs yaks avec des sifflements, et en agitant le bras droit sorti de la pelisse. Deux d’entre eux ramassent les argols, chemin faisant.

L’autre a mis son torse à nu et montre une poitrine bombée ; il est trapu, large d’épaules. De son bras droit musculeux, serré au poignet par un bracelet de cuivre, il balance une longue javeline à manche en bambou. Il la jette en l’air, la rattrape, la passe d’une main dans l’autre, la fait tourner autour de son buste, il la brandit comme pour piquer et il a de superbes poses de matador. Il marche avec un dandinement souple. Il est jeune, son mufle est en avant, son menton carré est saillant, sa lèvre supérieure est retroussée par un rictus insolent de bête qui se sent forte. Le nez est court, les narines sont larges et dilatées. Les cheveux en broussailles tombent plus bas que le front : comme une crinière, ils couvrent ses petits yeux et, raccourcissant la face, font paraître encore plus large et plus bestiale la tête posée sur un cou solide.