Allons vite chez l’amban, il nous attend sous sa tente, où nous serons à l’abri du vent d’ouest qui fait de nouveau des siennes, nous y mangerons du thé au beurre, du mouton bouilli, des langues fumées et même du curry à la mode indienne, car on nous gâte. Tout le monde est pour nous d’une politesse excessive, et par crainte d’apercevoir de monstrueuses langues polies, nous n’osons plus regarder les gens.

Nous sommes arrivés à Nigan, à 4.600 mètres. C’est là que nous attendrons une dernière fois avant de partir pour Batang, où l’on nous transportera avec l’appui du Tale Lama, car les oracles nous ont été favorables.

Nous profitons de ce dernier séjour pour refaire tous nos paquets, visiter et mettre en état les peaux que nous n’avons pu bien préparer en route. On se débarrasse de tout ce qui n’est pas nécessaire et l’on organise la caravane des serviteurs qui nous quitteront pour retourner au Lob Nor. Le ta-lama se charge de les confier à des pèlerins rentrant en Mongolie par le Tsaïdam. Une fois au Tsaïdam, nos gens continueront la route tout seuls, par le chemin des Kalmouks.

Le 31 mars, après une nuit d’accalmie et un minimum de − 20 degrés, un ouragan se déchaîne, une épouvantable bourrasque démolit et enlève les tentes carrées des Tibétains. Les nôtres résistent, elles sont envahies par la poussière. Le vent d’ouest, car c’est de lui qu’il s’agit, continue à souffler le 1er avril.

Enfin, le 2 avril, l’amban, rayonnant, vient nous annoncer que les cadeaux du Tale Lama sont arrivés, ainsi que tous les objets demandés par nous. Il nous invite à venir dans sa tente, où le ta-lama et le ta-amban nous attendent.

Nous y sommes fort bien reçus par ces grands chefs, nous avons avec eux un long entretien. Les présents sont étalés sous nos yeux. On nous donne des costumes de femmes, d’hommes, de lamas, de grands personnages, toutes les coiffures imaginables, les objets du culte, des peaux, des moulins à prières, des bâtons d’odeur, même des paquets de prières. On nous explique complaisamment l’usage de chaque objet, on nous dit son nom, sa matière, son origine.

Nous sommes frappés, en examinant les costumes, de retrouver des modes d’Europe, chez les femmes la jupe, le tablier, les boucles d’oreilles, une coiffure en forme de diadème, puis pour les hommes toutes les formes de bonnets, la casquette à oreilles, la cagoule et un chapeau de kaloun (ministre) qui ressemble étonnamment à un chapeau de cardinal d’où pendent des cordonnets à glands.

Parmi les objets du culte, la sonnette, les chapelets, les luminaires, nous rappellent le culte catholique. Et notre première impression est que ces objets restent d’une époque où les Tibétains avaient sans doute nos croyances ; ils les auraient perdues aujourd’hui, mais auraient conservé quelques-unes des formes extérieures du culte, comme cela se produit dans les hérésies. Au reste, nous renvoyons le lecteur pour ces questions à l’admirable récit du père Huc et aux travaux de nos missionnaires au Tibet, Biet, Desgodins, etc., qui ont pu les étudier encore mieux que le père Huc et avec une compétence que nous n’avons pas.

Pendant l’entretien on nous bourre de thé au beurre, de friandises. On nous parfume de l’odeur des bâtonnets, qui brûlent sans interruption. Souvent un serviteur entre avec une cassolette, il jette sur les charbons incandescents une poudre odoriférante : la première fumée qui s’élève est adressée à Bouddha, la seconde nous est offerte, et passe d’abord sous notre nez, et dans notre nez. On nous traite comme des divinités. Mais la certitude qu’on va enfin se diriger sur Batang contribue plus encore que ces adorations à nous mettre de belle humeur : tous les assistants la partagent.

L’amban manifeste hautement la joie que tout soit terminé à l’amiable. Comme il était l’intermédiaire entre ses chefs et nous, il était exposé à nos rebuffades, à nos malédictions et aux reproches de ses chefs lorsqu’il venait leur dire qu’il avait échoué dans la mission diplomatique à lui confiée.