« Maintenant vous ne me direz plus que je ne dis pas la vérité, conclut-il en s’adressant à moi. Vous êtes convaincu, je pense, que je suis un brave homme. »

Nous ne lui ménageons pas les éloges.

Puis on parle de la France, du Tonkin où nous allons, et l’amban exprime le désir de savoir où ces pays sont situés. Nous l’engageons à venir sous notre tente quand il voudra, et nous lui expliquerons la terre sur une carte.

Les chevaux qui nous sont destinés arrivent dans la soirée : il y en a d’excellents, mais ils ne sont pas ferrés et nous essayons vainement d’appliquer un fer sur leurs sabots. La corne en est trop dure, trop sèche, trop friable. Les clous la percent avec peine et ils ne tiennent pas ; ils se tordent sur la corne, et s’ils la pénètrent, ils la cassent.


4 avril. — Nous faisons à notre tour des cadeaux aux Tibétains et nous nous efforçons de les dépasser en générosité. Nous épuisons presque notre pacotille à faire des heureux. Les revolvers, les montres, les miroirs sont très demandés ainsi que les couteaux et les ciseaux. Les pièces d’or, les roubles en argent obtiennent, comme on le pense, un certain succès. De la menue monnaie encore toute neuve, brillante, est acceptée avec plaisir, car on en fera des boutons pour des costumes à la chinoise. Au reste, deux ou trois lamas de rang ont des boutons fabriqués avec des quarts de roupie anglaise.

Sommes-nous parvenus à satisfaire les quarante ou cinquante chefs et serviteurs avec lesquels nous avons été en relations, c’est ce que nous ne saurions vous dire.

En tout cas, lorsque nous nous séparons, les adieux se font avec toutes les apparences de la cordialité. On ne néglige rien pour assurer notre voyage jusqu’à Batang, on nous fournit des vivres, du riz, de la farine, de l’orge, des fèves, des pois chiches, on nous prévient de ce que nous pourrons acheter pour notre subsistance et de ce que nous devons ménager ; le riz et la farine sont rares.

Pour nous guider, pour nous présenter aux chefs des innombrables tribus, un lama nous est adjoint, il parle chinois. Il a vingt-cinq ans environ, c’est un grand gaillard, vigoureux, à l’air bonasse, et qui se révèle plus tard comme un homme à tête très solide, de grand sang-froid et de beaucoup d’à-propos. Il lui est recommandé de nous obéir ponctuellement et de nous servir avec dévouement. Les chefs lui font des présents avant le départ et lui en promettent de plus considérables s’il rapporte un témoignage de notre satisfaction.

Nous allons camper à quelques verstes plus bas et l’amban ne tarde pas à nous rejoindre, pour s’assurer de la parfaite organisation de notre caravane et veiller à ce que ceux de nos serviteurs qui nous quittent puissent retourner dans leur pays.