Toute notre troupe est dans la joie, en y comprenant nos trois chiens : ils bondissent autour de nous, se poursuivent et jouent à s’arracher des galettes d’argol.

Notre mouton lui-même exécute une fantasia, car, je ne sais si je vous ai mentionné le fait, nous avons comme compagnon de voyage un mouton de Kourla avec lequel nos gens se sont familiarisés et que notre faim a toujours respecté. Il est devenu l’ami de tous, on lui permet de dormir sous la tente, il reçoit du pain, il en vole même dans les sacs, qu’il découvre avec beaucoup de flair. Quoique mouton, il est devenu courageux et court sus aux chiens, aux chevaux ; lorsque nous achetons de nouveaux moutons, il les bat par jalousie.

5 avril. — Le retour de Parpa, de Timour, d’Iça et des trois Dounganes a été assuré hier. Ils ont reçu ce qu’il leur faut, des vivres, des chevaux, de l’argent et quelques cadeaux. Mais nos trois musulmans ont voulu passer la nuit avec leurs camarades et assister à leur départ pour l’est, aujourd’hui. Ils les aident à plier la tente, ils surveillent le chargement, ils échangent quelques menus objets destinés à rappeler à l’un l’amitié de l’autre.

Tandis qu’on charge nos yaks, nous allons chez l’amban manger une dernière fois à sa table. Il offre de l’eau-de-vie de grain à ceux d’entre nous qui lui en avaient demandé, parce qu’ils ne savaient pas encore qu’il n’en faut absolument pas boire en voyage. Et c’est bientôt, à la fin du repas, un petit vacarme qui empêche l’amban et moi de causer. Abdoullah, notre interprète, ne perd pas cette occasion de s’enivrer assez pour être incapable de bien traduire et de bien entendre. On lève enfin la séance. L’amban et les siens nous accompagnent à pied jusqu’à notre camp, où nous trouvons nos trois serviteurs et Rachmed.

Le dernier yak est chargé, une partie des gros bagages est déjà loin, il faut se séparer.

Nous recommandons une dernière fois aux bons soins de l’amban nos trois serviteurs, et nous donnons une poignée de main cordiale à ces braves gens que nous ne reverrons sans doute plus.

Nous leur souhaitons une bonne santé, un bon retour à leur foyer, et les prions de ne pas nous oublier : alors ils fondent en larmes, se jettent à genoux et c’est en sanglotant qu’ils nous embrassent les mains.

Ils serrent sur leurs poitrines Rachmed, Abdoullah, Akoun, et ceux qui vont à la côte pleurent comme ceux qui retournent dans leur pays. Tous ces gens se sont attachés dans des circonstances où les hommes ne peuvent dissimuler leur caractère ni se passer de leur voisin. Ils ont souffert ensemble, ils ont dû s’entr’aider, ils ont appris à s’estimer et ils s’aiment véritablement. Et maintenant qu’ils se séparent, c’est avec un déchirement de cœur.

Les témoignages d’affection qu’ils nous donnent sont faits pour nous toucher, car ils sont spontanés, ils viennent d’hommes énergiques, d’aventuriers peut-être capables d’un mauvais coup, mais que nous avons rendus meilleurs. Ils sont convaincus que nous les aimons, car nous avons pris soin d’eux-mêmes comme de nous, et jamais nous ne leur avons demandé un effort qui ne fût utile, ni adressé un reproche sans raison. Nous en sommes sûrs, Parpa, Timour, Iça garderont un bon souvenir de nous.

Nous serrons les mains à l’amban et à ses compagnons, que cette scène a émus, il nous promet de prier à notre intention. Et nous partons accompagnés encore pendant quelques mètres par Parpa et ses compagnons qui tiennent nos chevaux par la bride pour nous marquer tout leur respect. Il faut se quitter cependant, et ils portent la main à leur barbe avec l’« Allah est grand » que j’ai entendu si souvent, et nous les laissons là désolés et tout en pleurs.