Nos chevaux grimpent la colline au grand trot, nous sommes sur une grande route marquée par des obos, nous nous en allons à Batang, où finit la troisième grande étape. La première était le Lob Nor ; la seconde le Tengri Nor. En avant !
CHAPITRE XI
LE TIBET HABITÉ
Nous faisons notre première étape vers Batang, dans une vallée large de deux à six verstes, avec des aouls dans les gorges et des troupeaux sur les contreforts. L’Ourtchou qui la descend est, paraît-il, un des trois grands affluents du Naptchou, lequel en a beaucoup d’autres petits. Après quatre heures de cheval, nous campons sur un renflement du sol, à un endroit que notre guide nomme Gatine. Notre tente est au bord d’un ruisseau rapide et n’ayant conservé de la neige et de la glace que dans ses anses. Nous sommes descendus de quelques centaines de mètres en suivant le fond de la vallée, ou bien les mamelons qui la bordent à droite. Sur les pentes de l’est on remarque un peu de végétation, quelques broussailles hautes d’un demi-pied qui portent en Asie centrale le nom pittoresque de « queue-de-chameau ». Cela suffit à « meubler » un peu le paysage.
Ce campement de Gatine est excellent. A trois heures de l’après-midi le thermomètre marque + 5 degrés à l’ombre : c’est le printemps. Je vais me promener sur le plateau, le fusil sur l’épaule ; et j’éprouve un véritable bien-être cérébral à me sentir seul, bien seul, sans hommes autour de moi, sans ces Tibétains avec lesquels il fallait discuter et parler des heures durant. Ici on est tranquille. Personne ne vous importune de salutations, de politesses, de questions, de prières. On est dans le désert.
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Malgré cela, la route n’est plus triste, comme cet hiver ; le paysage est plus varié, la chasse est abondante et fournit de nombreuses distractions. Nos collections deviennent peu à peu notre principale préoccupation, car les nomades que nous rencontrons se montrent aussi affables que possible. Ils vivent, sous les tentes noires, de la vie de tous les nomades de n’importe quel pays.
Ils boivent le lait de leurs vaches, qui sont petites et qu’ils croisent avec des yaks ; les croisements sont de moindre taille que les yaks. Ils ont des brebis à laine fine, et aussi de minuscules chèvres. Celles-ci sont généralement noires ; elles ont des poils longs et tombants comme les yaks ; leurs cornes pointent à peine ; leurs jambes paraissent courtes et sont excellentes assurément : on le voit bien aux bonds, à la vitesse de ces curieuses petites bêtes ayant la taille d’un chevreau de nos pays. Elles pèsent dix à douze livres.
Les femmes des pasteurs tibétains sont chargées d’à peu près tous les travaux. Elles jouissent d’une grande liberté et ne sont pas farouches ; elles s’approchent sans gêne de notre camp, s’associent à côté de nos Tibétains, et se montrent familières. Leur malpropreté n’égale que leur laideur.
Le 6 avril, nous sommes extasiés devant la demeure d’un lama anachorète perchée dans la montagne, sur la rive gauche de la rivière d’Ourtchou, entre Gatine et Tsatang. Il y avait si longtemps que nous n’avions vu rien qui ressemblât à une maison !
Nous jugions celle-ci fort grande. Notre lama a dû nous expliquer que ce n’était qu’une petite construction, tout juste suffisante pour un homme. La lorgnette nous ayant permis de distinguer un rectangle de murs blanchis à la chaux, une galerie, les deux taches d’une porte et d’une fenêtre, nous nous rendons à l’évidence : c’est bien une toute petite habitation. Mais le soleil la baigne et la fait paraître si blanche, si gaie qu’on ne plaint pas le moine de s’y être retiré loin des agitations au monde.