Notre lama, à qui nous demandons quels sont les moyens d’existence de ce solitaire, nous montre les tentes posées plus bas dans la vallée.
« On lui donne ce qu’il lui faut, et chaque fois qu’il a besoin de quelque chose il descend vers les tentes, il dit des prières et on lui remplit sa besace. Alors il retourne dans sa maison. »
Le 8 avril, à Djaneounnène, après une passe, d’où nous nous dirigeons sur l’est, nous rencontrons pour la première fois une caravane. Des sacs sont entassés, formant une muraille derrière laquelle les conducteurs s’abritent ; à côté leurs yaks paissent. C’est de l’orge et de la farine que ces gens transportent. Ils viennent de So, où nous allons, et ils vont à Lhaça. Lorsque les caravaniers s’approchent de notre feu, nous sommes frappés de la largeur de leur face, de l’obliquité de leurs yeux relevés aux coins ; leur taille est plus haute que celle de nos yakiers, dont ils ont le costume. Ce sont des métis de Chinois.
Nous les comparons avec nos Tibétains et nous remarquons combien ils en diffèrent. Une fois de plus, il nous est arrivé ce qui arrive à tous les voyageurs, pourvu qu’ils observent avec patience, ténacité et sans rien oublier, avant de conclure. A première vue, un peuple nouveau offre un type général bien déterminé, puis on le regarde, on l’examine, et l’uniformité apparente est en réalité excessivement variée.
Et nous sommes tout étonnés de trouver une ressemblance entre nos Tibétains et certaines peuplades, certains amis, certaines connaissances. En voici un près du feu, qui a le profil grec le plus parfait, tel qu’en offrent les camées de la belle époque.
Son voisin a le type légendaire du Peau-Rouge : le front fuyant, le nez busqué, d’aigle ; et il porte la tête un peu en arrière.
A côté, un tout jeune garçon taille, en chantant, de la viande sur le bois de sa selle, il prépare un hachis, car il va confectionner de la saucisse : on dirait un Italien du Sud, aux yeux noirs, aux traits réguliers, aux cheveux tombant sur le front, un enfant d’Édouard de rencontre.
Ce qu’on peut affirmer, c’est que nous sommes en présence d’une race blanche ; elle n’a de commun avec les jaunes que le manque de barbe, compensé du reste par l’abondance de la chevelure. En effet, il n’est pas rare de voir des grisons avec des tresses de l’épaisseur d’un câble.
Nos yakiers ne sont pas paresseux, ils sont toujours occupés, ils dorment peu et ils sont gais : tout en arrangeant leurs bêtes, ils fredonnent un air. Le chargement est opéré en un clin d’œil, ils sont infatigables marcheurs. Quelques-uns grimpent les pentes les plus raides sans reprendre haleine et en chantant ; ils respirent plus facilement que leurs yaks ; il est vrai que ceux-ci sont chargés. Aussi ces hommes ont-ils des poitrines profondes ; le cou est bien attaché et assez long. Ils mangent la viande avec voracité.
Aujourd’hui Rachmed leur fait cadeau d’une moitié de mouton, voulant par ce cadeau leur marquer notre satisfaction. Ils mettent à part les bons morceaux et de suite font cuire le reste. Ils jettent dans l’eau chaude les bas morceaux, les pieds encore garnis de la laine, les intestins à peine nettoyés. Mais, spectacle qui n’est pas nouveau pour nous, ils mangent la tête sans la faire cuire, tout y passe. Ils se servent du couteau avec une habileté étonnante.