Ils sont excellents mimes, parlent très bien avec le geste et les jeux de physionomie. Nous vous avons conté déjà qu’ils exprimaient le désaccord avec les index posés ongle contre ongle : l’accord, en les plaçant dans l’autre sens. Un pouce levé indique la bonté d’un objet, d’un homme et qu’on l’aime ; le petit doigt levé marque la mauvaise qualité, le mauvais cœur ; et le tenir dans cette position en secouant la tête signifie qu’on n’aime pas la chose qu’on montre ou qu’on déteste celui de qui l’on parle. Les deux pouces perpendiculaires et superposés font un superlatif. Rachmed ayant guéri un cheval appartenant au vieux chef de nos yakiers, celui-ci me dit du guérisseur tout le bien qu’il peut en me le montrant, puis en plaçant les deux mains, pouces levés, l’une sur l’autre et en les mettant sur sa tête, tandis que sa langue pend : deux pouces ajoutés sont le superlatif du superlatif lorsqu’on les élève au-dessus de la tête.
Il arrive souvent que notre lama prie à haute voix ainsi que le jeune chef son compagnon : alors Abdoullah imite leurs prières, leurs intonations à s’y méprendre, et, loin de se fâcher, religieux et laïques tibétains se mettent à rire. Ceci ne prouverait pas un grand fanatisme religieux. Ils ont plutôt des dehors religieux, nous entendons par là que les pratiques extérieures du culte ne sont pas négligées chez eux, mais que ce sont sans doute les seules manifestations de leur foi.
Le 9, nous remontons une petite rivière vers l’est. Nous faisons halte en haut de la vallée, au pied d’une passe que nous franchirons demain. Nous avons remonté et nous sommes à 4.700 ou 4,800 mètres. Dans la vallée, où il y a de l’herbe, on voit quelques tentes, avec des troupeaux. A la moitié de l’étape nous sommes reçus par trois hommes qui se ressemblent autant que trois frères se peuvent ressembler. Ils sont tout petits, et comme nous avons déjà appelé votre attention sur la similitude de certains Tibétains avec des races d’Europe, nous vous dirons que ceux-ci ont la tête de Romains, tête ronde, nez droit, à arête fine. Tous trois sont édentés, et, leur lèvre inférieure retombant avec un pli sur le menton rond, ils rappellent les bustes de Néron. Nous sommes campés sur les bords de la rivière d’Omtchou, et nous la quitterons, car elle coule aussi vers le sud-est, autant que nous pouvons juger : c’est le cas de la plupart des cours d’eau de cette région.
Le 10 avril, une passe nous mène à une petite rivière, puis c’est encore une passe dans le calcaire, des obos, sur lesquels nos Tibétains ne manquent pas de déposer des pierres en priant, puis c’est une vallée, une rivière à passer, et enfin une steppe large de 5 à 6 verstes, et cela nous paraît une immense plaine. Elle est traversée par le Satchou dont la largeur varie de 30 à 60 mètres.
D’après les renseignements que nous donnent notre lama et le vieux chef, nous aurions traversé les quatre principaux affluents du Kitchou, rivière qui passe à Lhaça.
Ces quatre affluents seraient : l’Ourtchou, le Poptchou, l’Omdjamtchou, le Satchou.
Le 12 avril, nous avons un fort givre dans la nuit. La matinée est superbe. Des antilopes nous regardent, des aigles de grande taille décrivent des cercles dans le ciel ; dans les gorges nos chasseurs voient des ours. Ces animaux pullulent dans cette région ; ils ont malheureusement pour nous des jambes meilleures que ceux qui les poursuivent. Les loups hurlent souvent pendant la nuit, mais on ne les voit pas dans la journée.
Le 13, nous commençons l’ascension dès le départ. Pendant trois heures nous suivons les détours du sentier qui louvoie au flanc des croupes, tantôt au sud-est, tantôt au nord-est. Au nord, ce sont des hauteurs escarpées, des roches nues ; au sud, des vallons descendent vers un chaînon dénudé que domine au delà une chaîne blanche où la glace luit à travers la neige. Le sentier est raide, très difficile. Nous admirons l’adresse de nos yaks, la sûreté de leur pied, la vigueur de leurs jambes, grâce à laquelle ils peuvent se laisser tomber, sans choir, de la hauteur d’un homme, en ayant une charge sur le dos. Nos chevaux ne leur sont pas inférieurs.
Une caravane nous croise, une caravane de yaks bien entendu ; ici tout se transporte sur des bœufs à queue de cheval. Ceux-ci sont chargés de boîtes longues recouvertes de peau. Elles contiennent du sucre, nous dit-on.
En tête marche un lama à bonnet pointu et jaune. Il porte en bandoulière sa tasse enfermée dans un sachet de cuir et plusieurs images sacrées dans des petits cadres en cuivre travaillé. Il va à Lhaça ainsi que la caravane. Son pas est très alerte ; par sa maigreur, ses joues caves, sa marche légère, il rappelle à Rachmed et à moi le vieux Pir, un brave homme de mollah qui nous a guidés au Pamir.