La descente s’opère le long d’une rivière à la berge haute et coupée de ravins. Dans l’un, à l’abri du vent d’ouest, deux chasseurs font cuire de la viande d’antilope ; près d’eux sont déposés leurs fusils et leurs lances. Ils s’étonnent de nous voir, et nous considèrent d’un œil curieux. De l’autre côté de la vallée, sur une croupe très haute, un de leurs compagnons grimpe ; il est gros comme un hanneton : il veut surprendre des antilopes broutant au-dessus : elles ont l’apparence de fourmis.
Ensuite la vallée se resserre, c’est une gorge dans les rochers que nous descendons sur la glace. La gorge redevient vallée et nous campons à Djémaloung, dont vous devinez le sens, qui est « Bouche de la Gorge ». Les pentes de la montagne sont couvertes de ces broussailles appelées queues-de-chameau, où de nombreux petits oiseaux volettent.
Autour de nos tentes s’abattent des gypaètes : ils ont vu dépecer un mouton et ils comptent en manger leur part. Voulant nous assurer de ce que nos Tibétains peuvent faire de leur fronde, nous invitons l’un d’eux à chasser le gypaète avec une pierre. L’oiseau est à 70 mètres environ. Un jeune homme passe pour le plus adroit des frondeurs présents, il choisit une pierre ovale, la place dans la poche de sa fronde. Il fait tourner une seule fois son bras, la corde claque, et la pierre tombe juste à un empan du gypaète, qui s’envole à grands coups d’aile. Nous examinons cette arme redoutable. Elle est fort simple.
Elle consiste en une cordelette de laine tressée lâche, de façon à lui laisser de la souplesse ; sa longueur est de 2m,20 à 2m,30. En son milieu elle a la poche où se pose la pierre. A une extrémité elle se termine par une boucle où l’on engage l’index, l’autre extrémité n’en a pas, et on la serre entre le médius et l’annulaire, en observant que la pierre pèse également sur les deux parties de la cordelette.
On fait tourner la fronde obliquement, et lorsqu’on veut que le projectile parte, on lâche l’extrémité de la cordelette tenue entre le médius et l’annulaire, ce qui est la façon de presser la gâchette du fusil primitif.
Cette nuit, nos Tibétains prennent des précautions. Quelques-uns d’entre eux dorment autour du camp, à une certaine distance. Ils veillent sur leurs yaks, de temps à autre ceux qui dorment près des tentes poussent des cris stridents tels qu’en pousse le grand-duc de nos forêts ; les sentinelles placées hors de l’enceinte du camp répondent, et, comme un écho, les hommes vivant dans la montagne lancent ce même cri. C’est une sorte de garde-à-vous de barbares, en même temps qu’un défi lancé à l’ennemi. Il ne serait pas rare qu’on pille les caravanes dans cette place.
Le 14 avril nous partons de bonne heure pour So, qui se trouve de l’autre côté des passes difficiles. Une bande de mendiants lève le camp en même temps que nous. Hier ils sont venus nous tendre la main en larmoyant, aujourd’hui ils partent d’un bon pas, la besace gonflée, et on les entend rire. Dans le nombre se trouvent quatre femmes fort vieilles et fort laides. Ces mendiants ne tardent pas à nous quitter, les uns pour aller visiter des tentes, les autres pour chercher un gué moins profond que celui où nous passons avec nos bêtes.
Nous traversons la rivière, la retraversons et enfin nous chevauchons sur un plateau tellement uni que nos chevaux prennent le trot d’eux-mêmes.
Nous apercevons à notre gauche, au bas du plateau, une rivière plus large coulant du nord au sud. Celle que nous venons de traverser la grossit et termine là son cours, mais qu’y a-t-il dans la vallée ? Des cultures ! des carrés de champs rayés de sillons ! Et au nord, plus loin, à la confluence des rivières, une pyramide consistant en une sorte de pain de sucre posé sur un cube de maçonnerie.
Le plateau s’élève insensiblement. Bientôt, en face de nous, sur un cône isolé que la rivière longe à l’est, de hautes murailles grises bâties au bord du vide forment un angle imposant. Les ouvertures sont rares et l’on dirait d’une forteresse. Au-dessus de ces murailles s’allonge un rectangle de constructions ayant à une extrémité le carré d’un donjon, à l’autre, un corps de bâtiment avec galeries à colonnades. Sur les toits plats, de longues perches s’effilent comme des mâts au bout desquels des drapeaux de couleur flottent ainsi que des pavillons. Au reste, le castel, dont les proportions nous semblent énormes, n’offre pas un signe de vie. Le chef qui nous guide dit :