« So goumba ! (le monastère de So !) »

Et en prononçant ces mots, le visage du pauvre sauvage exprime une certaine fierté. Il nous répète : « So goumba ! So goumba ! » comme s’il voulait nous faire remarquer que l’on n’a pas chaque jour la bonne fortune de contempler un aussi bel édifice. Quoique nous n’ayons pas l’admiration du Tibétain pour cette œuvre de l’homme, la vue d’une habitation nous procure une véritable satisfaction. Depuis cinq mois nous n’avons pas rencontré une bâtisse aussi considérable, aussi monumentale ; nous pourrions dire depuis six mois, si nous comptons les huttes et les masures de Tcharkalik pour ce qu’elles valent.

Nous fouettons nos chevaux en pensant qu’une ville tibétaine sera un spectacle intéressant. On avance, on avance : nous ne voyons poindre la flèche d’aucun monument. Peut-être que So est situé dans un bas-fond et qu’il se cache au pied du plateau. Mais nous voici près de son rebord ; à notre gauche le monastère découpe ses angles ; plus bas que nous, entre les rivières et les montagnes, une terrasse s’enfonce en coin, nous y descendons par un sentier pierreux ; où donc est la ville ? Elle se dérobe sans doute à nos regards derrière les hauteurs, au delà de ce défilé où la rivière s’engage au sud. Car So ne peut être formé de ces quelques masures à toits plats que nous distinguons au pied du monastère. Nous demandons :

— Où est So ?

— Voilà So, dit le Tibétain en montrant du doigt ce que nous ne voulions pas prendre pour une ville. Nous lui faisons des compliments sur la beauté de cette capitale, et notre homme les tenant pour sérieux opine du bonnet.

Enfin nous arrivons et nous découvrons que le goumba n’a l’air d’une forteresse que du côté du nord et du côté de l’ouest, d’où le vent souffle probablement avec constance, et que c’est l’ennemi contre lequel il se défend avec des murs sans ouverture. Car la face sud offre au regard un échafaudage de maisonnettes blanchies à la chaux, exposées gaiement au soleil, qu’elles prennent par des portes, des fenêtres et des galeries nombreuses. Autant les autres côtés sont fermés, autant celui-ci est ouvert.

Toutes les habitations, accrochées au flanc des pentes et des anfractuosités d’un rocher, se superposent de telle sorte que les toits servent de terrasse et de cour aux habitants de l’étage supérieur. Dans ce fouillis très gai de maisonnettes, est pratiquée une ouverture plus large : c’est la porte, flanquée de colonnes dans le goût persan, par laquelle entrent et sortent des laïques tibétains et tibétaines, portant sur le dos des sacs, des fagots de bois et différentes autres provisions destinées aux maîtres du monastère.

Tranquilles à côté de ce va-et-vient, de bons lamas tête nue et rasée, drapés comme des sénateurs romains dans des plaids de bure couleur sombre, se promènent sur les terrasses ; d’autres, assis jambes croisées, ou étendus sur des nattes dans des poses de sphinx, nous regardent tout en lézardant au soleil.

Le 16 avril, nous quittons So, après avoir fait nos adieux à nos compagnons les petits chefs, qui retournent chez eux ; l’un ira à Lhaça : nous le chargeons de mille compliments pour nos amis de la ville sainte.

La traversée du So-tchou, large de 150 à 200 mètres, nous procure un léger bain, après quoi nous remontons une vallée d’où descend un de ses affluents. Nous suivons les bords de la rivière par un beau soleil, un sentier facile, et nous nous délectons dans la contemplation des genévriers et des broussailles qui couvrent les berges. Sur les plateaux, des troupeaux broutent l’herbe verte ; des yaks, des moutons, des chevaux se sont perchés à l’envi aux places les moins accessibles. De temps à autre, dans une gorge sont tapies des tentes noires, auprès de plaques de glaces qui nous rappellent que nous sortons de l’hiver. Nous suons et nous avons déjà oublié le froid terrible des hauts plateaux.