En haut de la vallée, des tentes sont dressées à notre intention ; auprès on a déposé des fagots de bois, et à peine sommes-nous assis qu’un bon vieux se présente avec un pot de lait crémeux et une langue pendante : c’est le retour des « jours de Phébus et de Rhée » !

A cette place nous tuons des perdrix que nous ne connaissons pas et qui nous intriguent longtemps par un cri qu’elles lancent sans se montrer. En courant après ces invisibles bestioles, j’aperçois trois Thibétains à mes pieds derrière un rocher.

Ils se sont assis à l’écart, que font-ils donc ? Je ne puis d’abord distinguer à quoi ils s’occupent, mais, la lumière du soleil éclatant subitement entre leurs mains, me voilà renseigné. L’un d’eux a reçu en présent un petit miroir de poche. C’est un objet dont ils ignoraient tous l’usage, mais dès qu’il se sont reconnus, qu’ils ont vu leur image reflétée, ils se sont sauvés loin de leurs compagnons, et ces trois amis s’amusent à se contempler ; ils restent longtemps à cette place, devisant, et riant aux éclats des grimaces qu’ils se font. Espérons que cet instrument inoffensif leur apprendra combien ils ont le nez sale et que peut-être ils penseront bien faire en se lavant. S’ils prennent jamais en dégoût leur malpropreté, nous les aurons civilisés à peu de frais.

....... .......... ...

Notre route devient très pittoresque : le 17 avril nous traversons de véritables bois de genévriers au-dessus desquels apparaissent des alpes vertes, comme des crânes au-dessus de chevelures. Mais, les troupeaux devenant plus nombreux, les arbres sont plus rares.

A mesure que la terre est plus généreuse, les hommes prennent plus de soin d’eux-mêmes, et ils ont le corps plus vigoureux. Nous constatons pour la première fois chez ces pasteurs l’usage d’un vêtement autre que la pelisse. Quelques-uns portent des chemises en étoffe de laine à larges manches ou un gilet sans manches.

A Souti, dans la vallée du Soudjou, nous sommes aussi étonnés de voir un homme avec un peu de barbe noire au menton qu’on l’est chez nous d’en voir à une femme. L’individu qui est orné de cette barbiche et de ce rudiment de moustache ressemble pour le reste à ses congénères. Il semble être au service du chef de l’endroit. Celui-ci attire notre attention. Il me paraît donner une idée exacte de ce que doit être un chef barbare.

Il n’est plus jeune, sa chevelure est grisonnante, mais il est souple et vigoureux, il vous a une façon de saluer fort digne. Il est simple. Avec cela des traits réguliers, des lèvres pincées, un œil petit au regard fier, et dans tous les gestes je ne sais quoi de grand avec de la simplicité et de l’aisance. Qu’il marche, qu’il allume sa pipe longue comme le bras, qu’il s’arrête, il a bon air. Il est là, jambes croisées, la pipe dans la main droite ; la main gauche, posée sur le genou, est puissante, bien faite ; il tire les bouffées de sa pipe avec gravité. On lui demande quelque chose, il répond d’une manière sérieuse ; il donne des ordres brefs et on les exécute vite. Il commande naturellement en homme créé pour être obéi, et il en a l’air. Il a la grande allure d’une bête sauvage bien équilibrée dont les ancêtres n’ont jamais perdu l’indépendance, et qui ne s’imagine pas qu’on puisse la mettre en cage.

Depuis So nous remarquons que la terre a été fouillée au bord de la rivière. On pouvait croire d’abord que des bêtes fauves avaient cherché leur nourriture à ces places, mais aucune trace n’était apparente. En général, ces fouilles sont faites aux endroits où des hommes ont posé leurs tentes, où des troupeaux se sont arrêtés.

Aujourd’hui nous avons l’explication de ce fait, en voyant sur le feu, près d’une tente, un chaudron rempli d’une sorte de navet, quant au goût ; on l’appelle niouma et on le trouve dans la terre comme des truffes chez nous. La plupart de ces niouma ont une courte racine et alors ils ont la forme aplatie des champignons ; les autres ont des racines longues. Cette différence doit être produite par la nature du sol où ils se développent, s’aplatissant s’ils ne le peuvent pénétrer, s’allongeant si le terrain est meuble.