De Souti nous gagnons Ritchimbo par une passe. A peine sommes-nous dans la vallée que le vent souffle d’est pour la première fois depuis je ne sais quand, et un grésil tourbillonne. Les genévriers ont à peu près totalement disparu et c’est de nouveau la steppe. Nous changerons encore une fois de yaks avant d’arriver demain à Bata-Soumdo, où nous serons, nous dit-on, sur territoire chinois.

Nous renonçons, à dater de ce jour, à payer directement nos travailleurs et nos yakiers, car ils remettent sans coup férir leur argent à leurs chefs, qui s’en adjugent généralement les deux tiers, estimant sans doute que nous « gâtons les prix ». Dorénavant nous remettrons simplement une somme au chef de bande, en ayant soin d’être moins généreux.

Souvent nous nous sommes demandé pourquoi les sauvages, les Asiatiques, les Orientaux trouvaient naturel d’abandonner à leurs chefs une part de leur salaire et de se soumettre à leurs exactions. Et, un beau jour, un Oriental nous a donné une explication qui vaut la peine d’être méditée :

« Nous aimons bien mieux les chefs prévaricateurs, parce que ceux-là nous accordent des faveurs, nous punissent moins sévèrement quand nous le méritons, on en obtient des passe-droits qu’il est inutile de demander à des chefs honnêtes qui ne se laissent pas « graisser ». Ceux-ci ne connaissent que la justice. »

A Ritchimbo nous apercevons pour la première fois un beau goitre au cou d’un petit chef. Après le coucher du soleil, un orage éclate avec des éclairs et des coups de tonnerre. Une neige fine tombe. Le lendemain 20 avril, elle tombe encore dans la matinée, et toute la montagne a disparu sous une couche de dix centimètres au moins. Nous escaladons une passe assez difficile, les habitants la nomment Kéla ainsi que les chaînes voisines. Arrivés à 4.600 mètres non sans peine et par une chaleur intolérable, nous descendons. Le soleil frappe la neige, il nous éblouit, il nous brûle la face. Les Tibétains se garantissent contre la réverbération en se cachant les yeux avec leurs cheveux, qu’ils laissent pendre plus bas que le front. Ils souffrent du mal de tête, et pour se soulager ils posent sur leur crâne des poignées de neige. En trois heures la passe est franchie et nous descendons en suivant une rivière tantôt sur sa glace, tantôt sur sa berge. Sur les terrasses qui la bordent, sont posées des maisons à toit plat, entourées de haies, et des chiens nous saluent d’aboiements, et même nous croyons entendre des miaulements de chats, peut-être sont-ce des vagissements d’agnelets. Les genévriers deviennent rares, mais des broussailles hérissent encore les pentes. Chaque fois que nous levons la tête, nous apercevons des yaks à des places où l’on penserait que des oiseaux seuls peuvent se poser.

CHAPITRE XII
LE TIBET HABITÉ
(SUITE.)

Le 21 avril, nous partons assez tard, car il nous faut employer des moyens persuasifs afin d’obtenir d’un chef très récalcitrant le contingent d’hommes et de yaks qu’il doit fournir. Notre lama et Rachmed font bien sentir à cet homme plein de superbe que nous distribuons tout généreusement, même les coups de bâton.

Nous faisons une petite étape jusqu’à Poioundo, à mi-chemin d’une passe au delà de laquelle nous en trouverons plusieurs autres avant d’arriver à Séré-Soumdo.

Les genévriers ont presque totalement disparu, mais les pentes sont couvertes de broussailles et d’un fourré de rhododendrons où nous voyons bondir des muscs. Des indigènes veulent nous vendre les poches à musc de cet animal, ils nous présentent en même temps ses longues canines comme garanties d’authenticité. Mais ces rusés vendeurs, qui ne demandent pas moins de 25 roupies par pièce, sont de parfaits coquins, car ils ont vidé la plupart des poches et les ont bourrées de papier.

Le 22 avril, nous franchissons plusieurs petites passes, marquées par des obos d’où sortent des branches liées en gerbe.