Nous montons à 5.000 mètres, redescendons, remontons à 4.700, puis vient une passe de 4.200, et une autre de 4.500. Ce sont « les Quatre Passes ». De temps en temps nous apercevons des tentes et des maisons sur les plateaux. Nos minimums de la nuit ne sont plus que de − 14 degrés et même − 4 degrés ; la nouvelle herbe pointe.

Le 23 avril, une pente assez raide nous mène à 4.500 mètres, d’où nous descendons dans une étroite gorge que des rochers rendent pittoresque. A notre gauche, près d’une roua de quelques tentes, tombe une cascade.

Pour nous, le spectacle est nouveau et charmant. Puis la gorge, où bruit un torrent écumeux, s’élargit en vallée, et sur les terrasses, que supportent des berges à pic, on aperçoit de nombreuses habitations à murs gris, rectangles juxtaposés, de hauteur variée, à toits plats. Leur ensemble est dépassé par un bâtiment à quatre faces, qui, de loin, donne à ces demeures l’aspect de castels dominés par une tour. Il y en a de ce genre en Toscane. Les pentes sont labourées. Des indigènes viennent nous voir passer et dégringolent les sentiers.

Nous descendons en nous étonnant d’être de nouveau en pays habité. Au moment où nous allons quitter la vallée, accourt à notre rencontre un vieil innocent à qui, la veille, nous avons donné un miroir. Il nous explique avec une volubilité joyeuse et une gesticulation d’agité que nous devons nous arrêter sur le plateau.

— Un grand chef vous attend, dit-il, c’est un grand chef et un brave homme ; moi je lui ai dit que vous êtes de bonnes gens, et il faut que vous fassiez connaissance et que vous buviez du tchang avec lui, le tchang étant une excellente boisson.

Malgré ou à cause de la rotondité de sa personne, ce chef est fort aimable. Il nous serre cordialement la main, et, nous montrant un tapis, il nous prie de lui faire l’honneur de nous asseoir.

Cette façon de Goliath trapu insiste beaucoup pour que nous goûtions le contenu de trois bouteilles en fer étamé, chinoises par la courbe et l’aplatissement. Elles portent sur le rebord des boulettes de beurre qui indiquent qu’on nous rend hommage. Nous goûtons et nous trouvons que ce tchang est fabriqué avec de l’orge fermentée. D’abord cette boisson ne nous plaît qu’à moitié. Mais nous nous y faisons vite, nous la buvons avec plaisir et nous la baptisons du noble nom d’hydromel. Elle semble inoffensive, toutefois il n’en faudrait pas trop boire, on courrait le risque de s’enivrer complètement.

Cette scène se passe par un beau soleil. Mais les bouteilles sont à peu près vides, Séré-Soumdo est sur l’autre rive de la rivière et nous nous levons pour partir. Le gros chef et tout son peuple nous font la conduite. On lui amène une superbe mule qu’il enfourche sans aide, malgré son poids, et il nous suit.

Ayant traversé la rivière près d’un rocher, nous grimpons un sentier étroit au bord du vide, et le gros homme va de son pied par précaution ou peut-être pour ne pas époumoner sa pauvre mule. Le menu peuple se trousse pour passer la rivière et nous montre de belles jambes de montagnards, qui nous paraissent longues.

Nous plaçons notre tente tout près d’un îlot de maisons posées au flanc de la montagne. Une foule de curieux et de curieuses nous entoure. La laideur des femmes et la finesse des traits de quelques jeunes gens forment un contraste dont nous nous étonnons. Nous ne croyons pas nous tromper en rappelant à ce propos que souvent des voyageurs ont fait des remarques de ce genre en Asie.