Au milieu de nos yakiers, de ces badauds qui crient et se trémoussent, deux Chinois tranchent par leur solennité. L’un d’eux est ornementé de lunettes aux verres ronds et si larges qu’ils prennent sur le front ; il fume dignement un cigare dans une longue pipe, l’autre main passée dans sa ceinture. Le second, au nez moins insolemment retroussé, a une attitude moins grave et son sourire est malicieux.

Ils engagent immédiatement conversation avec notre Akoun, qui se trouve être du Ken-si, leur province natale. Vous le savez, les Chinois d’une même contrée se soutiennent, et lorsqu’ils sont éloignés de leur pays d’origine ils se revoient avec plaisir, le provincialisme leur tenant lieu, jusqu’à nouvel ordre, de patriotisme.

Ceux-ci sont à Séré-Soumdo pour faire du commerce, ils sont les éclaireurs de l’armée de marchands qui envahit l’Asie. Ils achètent principalement du musc, ou, pour mieux dire, ils l’échangent contre du thé qu’ils apportent de Chine, thé de qualité inférieure, fournissant une exécrable tisane, mais que les indigènes préfèrent à tout, même aux roupies de l’Inde, qu’ils mettent avant les lingots.

Le musc coûterait cher, d’après ces Chinois ; une bonne poche se payerait an moins 20 roupies.

Ils l’échangent aussi contre du tabac, mais rarement, car les feuilles de tabac qu’ils roulent eux-mêmes en cigares viennent du Se-tchouen, et elles coûtent cher.

D’après ce que nous conte le plus âgé et le plus grave de ces Chinois, ils seraient tous deux les représentants d’une grande maison de commerce ayant sa tête à Chang-haï.

— Mon compagnon, dit-il, a été soldat, il a voyagé jusqu’auprès du Yunnan. Je vais bientôt partir et il restera. Il est venu pour me remplacer. Dans trois lunes je partirai. Mon temps de séjour à Séré-Soumdo est terminé. Il a duré plus d’un an et demi. C’est un stage qui me vaudra de tenir une boutique de notre maison, à mon retour. Vous seriez bien aimable de me céder un de vos chevaux. J’en ai remarqué un qui est boiteux, laissez-le-moi, je le referai, car j’en ai besoin.

— Pourquoi vous faut-il ce cheval ?

— Parce que, voyez-vous, j’ai une petite fille que je veux emmener, et je pourrai la faire voyager sur votre cheval.

— N’emmenez-vous pas la mère de votre fille ?