— Non, car je ne suis pas marié.

Là-dessus son compagnon, l’ancien soldat, nous fait aussi ses confidences :

— Je suis ici, dit-il, depuis trois lunes seulement et je trouve le temps long. Je m’ennuie. Jamais je ne pourrai apprendre cette langue ni m’habituer à ces sauvages.

Nous sommes en pays de polyandrie et aussi de polygamie. Voici comment se pratique la polyandrie. Une famille a une fille ; un homme veut entrer dans cette famille, habiter sous le même toit, et devenir le mari de cette fille. Il va trouver les parents, fait ses propositions, et lorsqu’il est d’accord sur la dot, sur le prix d’entrée, si vous aimez mieux, il le paye et devient mari et membre de la famille. D’autres jeunes gens, d’autres hommes, désireux de partager son bonheur, se présentent, frappent à la porte, et s’ils sont agréés, ils prennent place au foyer : les voilà de la famille et Co-maris.

Il arrive parfois, chose très rare, qu’un des maris, par amour, par jalousie, ou poussé par un autre mobile quelconque, veuille devenir le seul propriétaire, le seigneur de l’épouse : alors il parlemente. Il reste l’unique maître de la place, et ses collègues la lui cèdent avec empressement s’il les rembourse de la somme qu’ils ont apportée en entrant dans l’association ; il y ajoute toutefois une indemnité, qu’on discute.

Quant aux enfants, tous restent avec la femme, ou bien le mari restant et les maris partants se les partagent.

N’allez pas croire que la polyandrie soit établie par une loi ou une de ces coutumes religieuses qui en tiennent lieu. Au Tibet on n’est pas contraint à la polyandrie, comme on l’est chez nous à la monogamie. Lorsque la situation de fortune le permet, l’homme prend une femme et il ne la partage pas avec d’autres, il est monogame. Les pauvres diables sont polyandres, à la façon des financiers qui, ne possédant pas assez de capitaux, sont « quarts d’agent de change ».

Un chef puissant, riche, comme l’énorme gaillard qui nous a fait bon accueil ce matin, ne se contente pas d’une seule épouse, il en prend autant qu’il veut ; notre Goliath en possède trois. Ce pays nous fournit donc la preuve — qu’on peut acquérir ailleurs — que polyandrie, polygamie ont dû se produire d’abord pour des raisons économiques.

Voici encore un fait à l’appui de ce que nous avançons. Un homme marié quitte sa femme, la rend à sa famille, lorsqu’il trouve la vie en commun trop dure et qu’il peut, par exemple, entrer dans une lamaserie : cette faveur ne lui est accordée que moyennant l’apport d’une certaine somme versée entre les mains du prieur. En devenant lama, le pauvre hère s’est assuré contre la famine jusqu’à la fin de ses jours ; en échange de son capital abandonné à la lamaserie, il lui est payé une sorte de rente viagère.

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