Le 24 avril, nous quittons Séré-Soumdo quoique nous nous y trouvions très bien. Le chef, avant que nous le quittions, nous offre plusieurs pots de tchang, que nous vidons, et nous partons très gais, accompagnés par une bonne partie du village. Les bêtes de somme sont rares en ce moment à Séré-Soumdo ; on les a envoyées aux pâturages de la montagne ; d’autre part, le territoire du chef finit à peu de distance d’ici, et les habitants aiment mieux porter nos bagages sur le dos plutôt que de rassembler leurs yaks. Afin de faire vite l’étape ils se relayeront fréquemment, ils partent et en foule.
La vallée que nous remontons est bien cultivée, les hameaux y sont nombreux et aussi les grandes fermes, où s’entassent les membres d’une même famille. Les ruines d’habitations surmontées de hautes tours ne sont pas rares. Nous n’avons pu savoir si ces despobladas étaient dues à la guerre, à la dépopulation ou à des déplacements. Posées sur des plates-formes élevées, dorées par le soleil, profilées sur le ciel bleu, ces tours ont grand air et donnent à ces masures l’apparence de châteaux forts. Grâce à cette particularité pittoresque, nous croyons être des touristes sur les bords du Rhin ou du Neckar.
Après une heure un quart de marche, nous nous arrêtons à un petit village où l’on changera de porteurs. Dès l’arrivée, le chef de Séré-Soumdo, qui nous accompagne, va s’asseoir à l’écart, pour montrer qu’il n’est rien ici et qu’il ne se permettrait pas d’intervenir dans les affaires de son voisin. Ces petits potentats sont en effet très jaloux de leur autorité.
Notre présence attire une foule considérable de curieux et de badauds venus de tous les points de la vallée. Ils nous entourent en faisant un bruit assourdissant. C’est un beau désordre.
Mais il s’agit de partir, de se partager les charges, et c’est à qui ne prendra pas les lourdes ; les plus légères sont accaparées en un clin d’œil. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s’en mêlent et tous discutent. Ils soupèsent les coffres, les ballots et ne veulent pas les transporter, les trouvant d’un poids considérable. L’un objecte la chétiveté de son âne ; un autre, l’ardeur de son cheval, qui est chatouilleux et ne se peut bâter ; un autre dit que son yak revient du labourage, qu’il est fatigué ; mais la dépouille du yak sauvage que nous destinons au Muséum effraye tout le monde, personne n’en veut.
Ce sont des criailleries infinies, chacun commandant, même des garçons d’une douzaine d’années. Au milieu de ce tumulte, quelques vieux lamas, béats, indifférents, tournent paisiblement leur moulin, ou égrènent leur chapelet.
Cependant on nous examine, on nous palpe sur toutes les coutures, nos vêtements en étoffes de velours les étonnent, ils l’ont tâtée. « Ce n’est pas du cuir », disent-ils, ils n’en reviennent pas. Ils échangent leurs impressions, on est abasourdi par des éclats de voix, des rires, des clameurs ! Bientôt le boucan est à son comble grâce à l’arrivée de deux lamas mendiants. Ils chantent je ne sais quoi, l’un d’une voix prodigieusement caverneuse, l’autre d’une voix tantôt aiguë, tantôt rauque ; ils s’accompagnent d’un tambourin double, frappant des mesures, puis des roulements en faisant voltiger de petits glands de cuir au bout de lanières fixées au tambourin : ils le tiennent au bout du poignet et le secouent de façon à présenter les peaux tendues à la grêle des coups. En outre, ils soufflent dans des tibias humains terminés par deux renflements en cuivre par où ils chassent des sons cornards fort désagréables. Tous deux sont nu-têtes, vêtus de jaune : l’aîné a la face totalement glabre ; quant à l’autre, dont la voix est formidable, il est chauve, à nez court, à bouche bien dentée, et il possède un collier de barbe juste assez fourni pour ressembler parfaitement à un gorille de bonne humeur.
Ce mélange d’animaux, de Tibétains et de lamas, le noir et le rouge des robes des femmes qui ont renoncé à la pelisse, les manteaux rouges des hommes, les bonnets jaunes, les verroteries étincelant au soleil, les torses nus, les yeux noirs, les dents blanches, les poses variées, les hommes qui soulèvent un fardeau, les chevaux qui ruent, tout cela fait un pittoresque spectacle.
Il durerait probablement encore si le chef, las d’argumenter avec ses sujets, ne leur avait pas proposé de s’en remettre au sort du soin de décider qui prendrait telle ou telle charge. Et il se pratique l’opération suivante : hommes et femmes remettent à un ancien une des jarretières qui tiennent leurs bottes d’étoffe au-dessus du mollet. Ce sont les numéros de la loterie, que le vieux tire avec impartialité en se plaçant au commencement de la rangée des charges et la suivant jusqu’au bout, déposant sur chacune une des jarretières qu’il prend au hasard dans sa main gauche placée derrière son dos. Personne ne discute plus, et deux hercules s’étant volontairement chargés des deux coffres les plus lourds, la foule s’abat sur nos bagages et les emporte.
A notre tour, nous suivons le flot, après avoir donné une consultation à un des lamas mendiants, dont un œil était recouvert d’une taie blanche.