Nous redescendons vers la vallée, où nous trouvons un laïque occupé à graver des prières sur des schistes ardoisiers. Il enduit les entailles avec de la couleur rouge qu’il ne va pas chercher loin : il lui suffit pour cela de délayer la terre qu’il prend à côté de lui.
A Gratou nous sommes chez des gens peu sociables. Il nous est impossible d’obtenir qu’on nous vende une chèvre ou un mouton. Et c’est alors que nous regrettons de n’avoir plus nos chiens : l’un a été abandonné ; l’autre a été tué ; le troisième est de garde, mais il n’a pas le talent d’attraper les moutons ou les chèvres et de les étrangler, comme faisait celui de nos chiens qui est mort. N’ayant pu faire entendre raison à ces gens, bien que nous ayons adjoint pour quelques jours à notre troupe un lama mogol, qui nous sert d’interprète et s’efforce en vain de les amener à nous fournir de la viande, nous essayons de nous en procurer sans permission. Cette tentative vaut à Dedeken et à Rachmed une grêle de pierres lancées à la main et avec des frondes. Sur les toits il y a même quelques tirailleurs.
Quelques coups de revolver en l’air, une démonstration énergique, inspirent une saine terreur à ces sauvages : ils ont le tort de lancer les pierres avec une force et une adresse qu’on trouverait intéressantes en d’autres circonstances.
Il nous est arrivé et il nous arrivera assez souvent d’avoir des difficultés avec ces Tibétains. Ils n’ont jamais vu d’Européens, ils ne savent comment se comporter à notre égard, et, mobiles à l’excès, un rien change leurs dispositions.
Le soir même de cette algarade, les habitants du village étaient calmés et ils suppliaient ardemment notre lama mogol qui les menaçait d’aller de suite se plaindre à sa lamaserie d’avoir été frappé. Le lendemain, ils nous préparaient dès le jour tout ce qu’il nous fallait, et un regard suffisait à faire fuir le principal coupable.
A Kariméta nous campons à la porte d’une lamaserie considérable, et nous assistons à un intéressant spectacle. Les femmes des villages voisins ont été réquisitionnées pour porter des engrais dans les champs des lamas.
Cette vallée à terre rouge est soigneusement cultivée et la lamaserie en possède une bonne partie.
On vient de labourer la terre, qui a la couleur d’une chair sanguinolente dont on a écorché l’épiderme. Tandis qu’au premier étage de leur monastère les lamas chantent des prières au son des tambourins et des cymbales, plus de cinquante femmes ayant des hottes d’osier sur le dos font la navette entre les écuries des lamas et leurs champs. Elles emplissent les hottes de cendres et de crottin, et à la file, comme des fourmis charriant leurs provisions, elles vont les vider dans les sillons, au bas d’une colline. Elles marchent en désordre et avec bruit sous la garde d’un lama boiteux directeur des travaux.
Il doit fréquemment accélérer la marche de ces dames, car nous les intéressons, elles appuient un peu vers nous et s’arrêtent, regardent, jacassent. Mais s’il a le sentiment du devoir, le boiteux lama n’en est pas moins curieux, et tout en marchant il nous voudrait voir. Cette violente envie de tout concilier nous procure un spectacle bien amusant. Notre homme a une jambe beaucoup plus courte que l’autre et il doit regarder le sol chaque fois qu’il la pose dessus ; mais, voulant nous regarder, il tourne ensuite immédiatement la tête vers nous. Et le voilà marchant les mains au dos, égrenant un grand chapelet, lançant sa courte jambe, baissant la tête, la relevant, la tournant à droite, penchant à gauche, criant « marche ! » à ses ouvrières, scandant son allure, se redressant sur la bonne jambe, criant encore, puis lançant les bras pour rattraper l’équilibre qu’il a perdu contre une pierre, bref s’agitant comme mû par une mécanique et le plus comiquement du monde.
En examinant la lamaserie, qui est composée, comme toutes les lamaseries, de maisonnettes et de chambrettes juxtaposées, avec une salle plus grande réservée au culte, et appelée pagode lorsqu’elle est ornée, nous voyons de près les différents ustensiles de culture. D’abord un râteau fait comme nos râteaux de moulin, d’une planchette en forme de quartier de lune, avec un manche. Une pioche est faite d’un cube de bois taillé en pointe du côté où il s’enfonce dans un cornet de fer. Le métal est rare par ici et on l’emploie avec parcimonie. Une autre sorte de pioche est semblable à celle que nous employons pour jardiner, mais le tranchant seul est en fer, le reste est en bois, le manche est long.