Après une bonne nuit nous recommençons la série de nos ascensions. En deux heures et demie nous arrivons à 5.300 mètres, au sommet de la passe Dâla ; au sud-ouest nous apercevons une grande chaîne avec des pics neigeux de 6.000 à 6.500 mètres.
Au nord, les montagnes s’étagent et ondulent à l’infini, mais elles sont grises, sans neige. C’est un océan à vagues longues, une houle de calme, comme disent les marins.
La descente ou mieux la glissade s’opère sur la neige, où sont marqués les pieds d’un gros ours brun à poitrine blanche, qui ne juge pas à propos de se laisser tuer.
De nouveau nous sommes dans le désert, les pentes sont nues : à peine, de-ci de-là, quelques touffes de genévriers s’ébouriffent. Puis on arrive dans la vallée de Dutchmé, où sont réunies quelques tentes, et où nous perdons un jour à attendre des yaks qu’il faut quérir au loin, bien qu’un chef en ait sous la main autant qu’il nous en faudrait ; mais il doit se conformer à la coutume ; elle exige que toutes les tribus de la région contribuent aux transports dans une certaine mesure.
Puis on suit les rivières Détchou, Sétchou. En longeant les bords de cette dernière nous traversons des forêts de sapins qu’on exploite. Nous apercevons des tas de bois fendu. Les daims musqués, les crossoptilons, sortes de faisans blancs ou de couleur bleu ardoise, sont très nombreux dans ces bois. Nous en faisons un joli massacre.
Puis le Sétchou s’engage dans une gorge, et nous nous dirigeons vers une autre passe, celle de Djala, nom qu’on donne aussi à l’ensemble de la chaîne.
Le Djala a 4.500 mètres de haut. Un sentier pierreux mène à l’obo, près duquel on fait souffler les bêtes. De ce point, nous découvrons le plus beau paysage alpestre que nous ayons vu jusqu’alors. A nos pieds, les pentes sont couvertes de sapins, de rhododendrons, de genévriers d’un vert intense. Plus haut, des plateaux herbeux sont tachetés de troupeaux ; près des cimes, dans des crevasses, la neige est éclatante de blancheur. Mais ce n’est pas la nature qui attire surtout notre attention, c’est ce que nous voyons plus loin dans la vallée, où nous allons retrouver le Sétchou se tordant entre les falaises. C’est l’œuvre de l’homme que nous admirons. On ne pouvait mieux placer cette pagode, large carré s’élevant par étages et servant en quelque sorte de piédestal à une colonne dorée : de loin, on dirait qu’une flamme brillante s’élance vers le ciel.
Quand on a vécu, comme nous venons de faire, pendant plusieurs mois sans rien voir qui ressemble à un monument, et qu’on aperçoit subitement un édifice réellement imposant, on se rend compte, par l’impression que l’on ressent soi-même, quoique habitué aux colossales constructions d’Europe, de l’émotion que la vue d’un semblable édifice doit causer à de sauvages Tibétains. On comprend qu’ils murmurent des prières en apercevant la pagode, et qu’ils se fassent une idée haute du grand lama qui l’habite.
Certainement les Tibétains ont une vénération profonde pour cette demeure du Tale Lama. Voient-ils un symbole dans les sept bandes doubles peintes en blanc sur les murs noirs de l’édifice ? Rêvent-ils en contemplant cette pyramide qui semble d’or, et qui finit par une flamme se dirigeant vers le ciel ? Voient-ils dans cette flamme une allusion à la grande âme qui se promène dans la nature bouddhique ? Nous en doutons. Ce seraient là des sensations un peu trop littéraires. Le sauvage ne sent pas si finement. Mais nous pouvons affirmer que ce spectacle leur inspire une crainte mystérieuse.
A côté de cette belle pagode, où l’on arrive par un pont de bois, une lamaserie adosse au flanc de la montagne les nombreux étages de ses maisonnettes peintes.