Le village des laïques est plus bas : leurs maisons basses, longues boîtes à toit plat, sont agglomérées dans la presqu’île de Routchi, que ronge la rivière au sud, et dont des brise-lames, formés de troncs d’arbres réunis en dents de peigne, défendent les rives contre la voracité de la rivière.

Dans le village on voit un grand va-et-vient de yaks traînant des troncs de sapins. Nous voyons des flottages tout prêts et des schlittes dans les bois, où travaillent des bûcherons avec de lourdes haches. On ferait un grand commerce de ce bois, ce serait la source principale de la richesse de la lamaserie.

Lorsque le village a disparu derrière nous, nous apercevons des vaches dans les prés verts ; des yaks se vautrent dans les mares ; les arbres qu’on fait rouler à la vallée font le fracas du tonnerre ; le sentier s’enfonce sous l’ombre épaisse des sapins, le vent souffle, il balance cérémonieusement les fûts élancés, et fait frissonner les branches ; le Sétchou torrentueux bat les berges. Nous avons été transportés en Suisse, cela est certain. Puis voilà des balcons étroits au-dessus du vide. Et nous pensons que nous pourrions bien être dans l’Himalaya.

En tout cas, voici des Alpes charmantes propres aux excursions avec billets circulaires.

A partir de Routchi nous sommes dans le Tibet pittoresque. Le pays est riche, en comparaison de ce que nous avons vu auparavant. Les champs sont protégés par des haies de branches de sapin entremêlées. Des billes de bois plantées entourent des pacages où broutent des troupeaux qui amendent le sol et où l’on enferme surtout les moutons et les chèvres, car elles dévastent tout. Des précautions sont nécessaires, l’orge montrant déjà son herbe verte. Aussi de tous côtés on répare les haies qui ont besoin de l’être, on en construit de nouvelles avec des branches de l’année. Ces branches sécheront, et en hiver, quand les moissons ne couvriront plus la terre, mais les neiges, on les brûlera.

Le 7 mai, nous sommes au village de Houmda, bâti sur un dos d’âne de conglomérat que lime à l’est un torrent qui se jette dans le Sétchou à 400 mètres de là. Nous trouvons un poste de soldats chinois légèrement abêtis par l’opium ; ils sont chargés du service de la poste et de la police de la montagne. Ils nous vendent des œufs le plus cher qu’ils peuvent, et se montrent d’une politesse excessive. La plupart d’entre eux sont là depuis de longues années, ils se sont mariés avec des Tibétaines et déjà ils oublient leur langue maternelle. Quant à la police de la montagne, c’est le moindre de leurs soucis, et les brigands, s’il y en a, peuvent opérer en toute sécurité. Ces Chinois tirent de nous tout ce qu’ils peuvent avec une obséquiosité et une insistance qui contrastent avec la sauvagerie des Tibétains.

C’est à Houmda que nous achetons la petite guenon à fourrure épaisse que nous avons rapportée en France et qui est au Muséum. Un soldat chinois, en nous la vendant, dit d’un air malicieux :

« Voilà la mère des Européens ».

Comment a-t-il eu connaissance de nos discussions au sujet de l’origine de l’homme ?

De Houmda la route va à l’est par Tsamdo. Réflexions faites, nous prenons la résolution d’éviter cette ville populeuse, où les Chinois sont nombreux et gouvernés par un mandarin. Il serait difficile d’en sortir, dans le cas où ce mandarin du Céleste Empire voudrait nous prouver son pouvoir. La prudence nous commande de faire un détour par les montagnes dans la direction du nord.