C’est grâce à ce détour que nous visitons Lagoun, le 8 mai. Retenez bien ce nom, car c’est celui d’un grand centre industriel. On arrive à Lagoun par un chemin que tracent les haies qui cernent les champs. Des maisons sont posées l’une auprès de l’autre. Après en avoir compté une vingtaine, on trouve un espace vide, une place (?), où nous remarquons un tas de charbon de bois.

Puis nous entrons dans la cour du chef, et, parmi les nombreux badauds qui nous dévisagent curieusement, nous en voyons dont la face est noircie par la fumée. Nous nous informons, et l’on nous répond que ce sont les ouvriers de l’usine, qu’il y a ici une fabrique de haches, de pioches, de toutes sortes d’outils en fer.

Nous nous empressons d’aller visiter cet établissement, que nous indique le tapage des marteaux. Ces pan ! pan ! frappés en cadence évoquent devant nos yeux les cratères flamboyants de Bochum que nous avons aperçus pendant la nuit. Il y a bien longtemps que nous n’avons entendu la musique des marteaux.

Par une porte basse nous descendons dans la forge creusée en terre ; quatre poteaux supportent le toit en auvent par où tombe la lumière et s’enfuit la fumée.

Un être est agenouillé entre deux soufflets en peau de chèvre qu’il manie alternativement de l’un et de l’autre bras. C’est un vieillard, posé entre les deux grosses outres, et nu jusqu’à la ceinture ; on croirait voir un damné véritable. Sur son cadavre presque transparent est une tête décharnée dont la large bouche montre une longue dent ; les cheveux rares pendent comme des crins, la peau est un parchemin noirâtre, les côtes sont saillantes comme des cercles ; du bout des clavicules tombent en guise de bras deux antennes démusclées.

Cinq ou six jeunes hommes sont debout, silencieux, maigres, étiques, noircis, peut-être momifiés, car ils restent immobiles sans souffler mot. Pourtant ils vivent par leur œil morne.

Le vieillard cesse de gonfler et d’aplatir les outres. Il se lève, et, toujours sans dire mot, il s’approche d’un sac, remplit de zamba une grande écuelle de bois et s’assied. Les jeunes gens s’accroupissent auprès de lui, ils tirent chacun leur tasse de leur peau de mouton tombée sur leurs reins. La farine leur ayant été distribuée, ils passent une grande aiguière au vieux, qui se verse de l’eau dans sa tasse, et l’imitent. Puis, de leurs mains crochues, noires et osseuses comme des griffes, ils pétrissent lentement leur marende, toujours silencieux, fixant sur nous leurs six paires d’yeux sans expression.

Nous donnons une pièce d’argent à ces misérables. Le vieux la prend, il est stupéfait de notre manière d’agir. Qui lui a jamais rien donné ? Il regarde la roupie, la palpe, la retourne, et ayant constaté que c’était bel et bien de l’argent, il jette à ses collaborateurs attentifs un regard pour les assurer qu’il n’y a pas tromperie : il se met à rire et les autres de rire aussi.

« Zamba », lui dis-je avec le geste du doigt vers la bouche et en montrant chacun des ouvriers.

Vous en avez bien besoin, pensé-je en même temps, car vous crevez de faim, pauvres hères du Tibet !