Trois coups de fusil annoncent le quinzième jour du mois chinois, un jour de fête où l’on se rend à la pagode pour faire aux statues les révérences selon le rite.
Le secrétaire du mandarin vient nous annoncer que son chef est sorti de son tribunal et que ses scribes l’accompagnent à la pagode afin de remplir les devoirs de la religion. Et il ajoute : « Ne vous étonnez pas que notre chef ne vous fasse pas visite, ainsi qu’il vous l’avait promis hier, car il sera occupé une bonne partie de la journée et il ne voudrait pas vous déranger dans la soirée. Voici un papier pour vous. »
C’est une longue pancarte en langue chinoise et tibétaine. L’envoyé du mandarin nous la lit et nous apprenons de la sorte que : arrivés le quatorzième jour de la lune, nous partirons le seizième, qu’on nous fournira six chevaux de selle, six chevaux de bât et trente-trois yaks. Deux soldats prendront les devants, prépareront les logis et rassembleront les bêtes, deux autres nous accompagneront. En cinq jours nous serons à Ba.
La route que nous suivons est la grande route des pèlerins. Elle est marquée par de nombreux obos, formés par des amas considérables de prières gravées. Souvent nous voyons des « Om mané padmé houm », taillées avec soin dans de petites dalles schisteuses et dont les creux sont coloriés en bleu, vert, jaune. Ces lettres brillantes plaisent à l’œil et égayent le chemin de Lhaça, où elles sont placées comme des affiches réclames en faveur du Tale Lama.
Nous remarquons aussi, sur les obos et au sommet des chapelles, des colonnettes de bois terminées par des boules, des croissants ou des ornements mal dessinés, mais taillés tous de la même façon ; nous comptons sur chacune de ces colonnettes douze anneaux en creux. Ce chiffre douze, revenant toujours, doit répondre à une préocupation religieuse ou superstitieuse. Nous avons demandé des explications aux personnes compétentes et nous ne sommes pas encore éclairés à ce sujet. Peut-être cela a-t-il rapport avec le cycle tibétain de douze années ?
Certains auteurs ont dit que Lhaça est le rendez-vous d’innombrables pèlerins. Nous ne savons sur quoi ils basent ces assertions ; quant à nous, nous en avons rencontré et nous en rencontrerons fort peu. Il doit y avoir exagération, à moins que la population du sud du Tibet et au nord des Himalayas, étant très dense et très dévote, ne fournisse la presque totalité des pèlerins.
Le commerce du thé entre la Chine et le Tibet est assez considérable. Le transport de cette denrée s’effectue principalement par la route de Ta-tsien-lou à Lhaça par Tsamdo, et le va-et-vient des yaks chargés ou vides donne de l’animation à la route. Les relais sont fixés par la coutume, et chaque village contribue pour sa part au transport du thé, et reçoit une rétribution proportionnelle, payable en thé le plus souvent, mais après que l’impôt a été payé par un nombre suffisant de corvées.
A trois heures de Kouchou nous relayons à Leindünne, où l’on arrive par deux petites passes et qui est une lagune de 3.600 mètres environ. On traverse un paysage charmant de sapins et de chênes à feuilles de houx. Les vallées sont toujours cultivées, et dans presque tous les deltas on voit des fermes entourées de champs verts.
La population paraît moins pauvre. Elle est mieux vêtue, mieux chaussée. De temps à autre on aperçoit des indigènes gras. Les femmes apportent quelques modifications à la toilette tibétaine. Leur jupe courte est plissée par derrière, serrée à la taille par une ceinture de cuir à ornements de métal et recouverte devant par un tablier. Leur coiffure se civilise, elles ne taillent plus leurs cheveux à la hauteur des sourcils, elles se contentent d’une raie sur le crâne, leur front est à découvert, et elles réunissent de nombreuses petites tresses en une seule natte, derrière la tête. Les vêtements sont de bure, quelquefois à fond rouge, et rayés des couleurs nationales du Tibet, de vert, de rouge, de jaune. Sous le soleil, cet assemblage fait un bariolage assez méridional, rappelant l’Andalousie. A peine avons-nous fait cette remarque que nous sommes assaillis par un vent glacial du nord.
Après Leindünne, la route bifurque vers Batang et Atentze. D’après les soldats chinois qui ont voyagé dans cette direction, en quatre jours on peut aller à Atentze, et en un mois d’Atentze à Yunnan-fou. Mais la route, très montueuse, aurait des passes innombrables et si difficiles, que seuls des piétons ou porteurs pourraient l’utiliser, et des yaks ou d’autres bêtes de somme ne pourraient passer par là. Toujours d’après les soldats, on ferait beaucoup de commerce dans cette région. Les missionnaires français l’ont en partie visitée et nous renvoyons aux travaux des pères Desgodins et Biet les personnes désireuses de connaître ce coin de l’Asie.