Bien que les vallons soient cultivés avec soin, les récoltes ne sont pas suffisantes pour nourrir le poste de Leindünne, car il va chercher ses provisions à Atentze. C’est à ce marché que les soldats achètent leurs légumes secs et leur riz. Ils élèvent des poules qui leur pondent des œufs, et des porcs qu’ils tuent quand ils sont gras. Bien qu’ils n’habitent qu’à deux jours de Batang, ils ne s’y fournissent de rien, le prix des choses étant très élevé dans cette ville ; mais c’est là qu’habite le liang-tay, l’homme aux onces d’argent, le trésorier-payeur, et lorsque la fin du mois est proche, le poste détache un des siens afin d’aller recevoir la solde. Ce courrier a la consigne de revenir très vite, « car un retard serait grave, me dit le caporal : il faudrait alors acheter à crédit ».

En passant dans le village de Leindünne nous remarquons une tentative d’ornementation architecturale : d’abord des modillons bien alignés, puis, taillés dans les volets des fenêtres, des dessins plus ou moins géométriques. A en juger par la grande quantité de manis[5] fraîchement peints de couleurs éclatantes qui jalonnent la route, nous sommes en pays de sanctification. Est-ce un sentiment religieux qui pousse des laboureurs mangeant dans leurs champs à prendre d’un commun accord de la terre à la poignée et à la lancer en l’air dès que nous sommes passés ? ou bien avons-nous réellement mauvaise tournure et l’œil jettateur ? Nous ne saurions vous le dire.

[5] Prière gravée.

A cinq kilomètres environ de Leindünne, en passant d’une vallée dans une autre, nous arrivons en haut d’un escarpement ; il domine une lamaserie posée sur un terre-plein, dans la vallée où la route d’Atentze descend vers le sud, le long de la rivière. Une passe de 3.600 mètres, la seconde depuis Leindünne, nous mène à un plateau nu où apparaissent des grès schisteux.

Après une heure et demie de discussions, la population se décide à transporter nos bagages jusqu’au prochain relais, à 3 kilomètres de là. Et alors de nouvelles discussions recommencent, puis nous faisons encore 7 kilomètres par une gorge boisée ; elle serait charmante si la pluie ne tombait pas. Nous arrivons à Kountsetinne, montés sur des chevaux dont les jambes laissent beaucoup à désirer. Nous décidons de passer la nuit dans le caravansérail de l’endroit, appelé kouen-kan en chinois. La malpropreté de l’établissement est telle que nous préférons dresser la tente dans la cour, malgré le mauvais temps.

Vous avez lu déjà la description d’auberges chinoises, bâties en bois, où les chambres pour les voyageurs, les écuries, les cuisines, communiquent de telle sorte que les poules, les porcs, les hommes se coudoient, si l’on peut dire cela d’êtres aussi divers. Les odeurs des plats et d’autres objets se confondent ; la vermine sort des fentes des planches pour souhaiter la bienvenue aux voyageurs, et l’on préférerait loger dans les branches d’un arbre plutôt que dans un pareil taudis. Dire que plus tard, en comparaison des auberges de la vraie Chine, celles du Tibet nous sembleront des établissements de premier ordre ! Il paraît que le kouen-kan ou kong-kuan est destiné à loger les mandarins et les soldats de passage : on nous y installe parce qu’on nous considère comme des personnages de qualité.

Le gardien de cet immeuble fait un grand éclat, il crie, il menace les indigènes. Il leur reproche de nous mal servir, de ne pas transporter les bagages avec assez de précautions, de ne pas balayer la cour assez vite, de ne pas apporter le bois pour le feu. Il leur rappelle que nous sommes des « grands hommes » (tajen, comme disent les Chinois), ayant droit au respect. Tout cela est débité avec l’apparence d’une vive indignation. L’orateur semble se désoler qu’on nous traite mal, et souffre plus que nous-mêmes de la barbarie de ces gens. Mais les Tibétains s’émeuvent fort peu des criailleries de ce Chinois, ils n’en font pas un seul mouvement plus vite et ils continuent à jeter les ballots de-ci de-là jusqu’à ce que nous intervenions.

Cette petite manifestation du gardien a son but. Il a su par ses compatriotes que nous n’avons pas donné de cadeaux aux chefs des précédents villages parce que nous avons été mécontents. Il veut nous prévenir en sa faveur, et, les paroles ne coûtant pas une sapèque, il prononce un véritable discours, avec des gestes éloquents et une voix tonitruante.

A la nuit tombante, les chefs tibétains et chinois, qui causent tranquillement en fumant leurs pipes et en buvant le thé, à l’abri de la pluie, sortent de l’auberge avec une vitesse relative. Les deux principaux, le chef tibétain du village et le chef du poste, montent à cheval et partent en reconnaissance avec sabres et fusils.

Nous sommes tout surpris de cette prise d’armes. Notre bouton blanc nous explique avec des froncements de sourcil et sa voix trompettante qu’un piéton vient d’accourir en toute hâte afin de réclamer du secours.