Il paraîtrait qu’à quelques centaines de mètres du village, dans le bas de la gorge, des brigands descendus de la montagne ont surpris les Tibétains qui avaient amené nos bagages et leur ont pris six chevaux. Afin d’exécuter plus facilement ce coup de main, les brigands ont eu soin de laisser passer le gros de la troupe et de n’attaquer que l’arrière-garde. On va réunir quelques hommes du village, et poursuivre les ravisseurs. « Mais, ajoute le bouton blanc avec philosophie, cela ne servira à rien, car les voleurs ont de l’avance et ils se sont déjà dispersés dans les fourrés de la montagne.
— De pareils faits se produisent-ils souvent ?
— Oui, assez souvent. En effet la montagne est peuplée de sauvages incorrigibles contre lesquels on ne peut rien. »
Toute la nuit, les ondées de pluie se succèdent, et le matin nous nous réveillons dans les nuages.
La descente commence à cinq minutes de l’auberge, qui est située à 2.500 mètres environ. Nous voyons des clématites, des seringas, des jasmins, des églantiers. Bientôt nous sommes dans des champs cultivés, où nos hommes trouvent des radis presque murs. Puis voilà des noyers avec des noix déjà mangeables. On descend encore et à 1.650 mètres l’orge est aussi à peu près mûre ; à 1.350 mètres la gorge est déboisée complètement, et l’on moissonne déjà. A 1.200 mètres, la moisson est sur les toits, et l’on peut donner de la paille fraîche aux chevaux. Vous voyez par ces constatations successives sur une même pente de montagne que l’altitude n’est parfois qu’une latitude en hauteur.
La population de ce versant de la montagne est assez farouche et elle n’obéit pas mieux à ses chefs que celle placée sur l’autre versant.
Le costume se modifie sous l’influence des modes chinoises ; les métis sont nombreux et les chefs des indigènes ont les cheveux rasés sur le devant du crâne comme les mandarins de la nation conquérante. La chaussure n’est plus tibétaine, les enfants ont au pied des sandales ; deux lanières passant l’une entre le gros orteil et le premier doigt, l’autre entre le troisième et le quatrième, serrent le talon par derrière.
Nous suivons par une pluie battante un sentier assez difficile se déroulant le long des berges hautes de la vallée. Puis tout à coup nous la quittons et nous apercevons un grand fleuve, dans une vallée large de 7 à 800 mètres. C’est le Kin-cha-kiang, le Fleuve Bleu immense.
Nous longeons sa rive droite à travers les pierres, parfois nous sommes sur une plage sablonneuse déposée par le fleuve lorsqu’il a pu s’enfoncer dans les rochers de la rive opposée ; on descend dans le fond des crevasses que les torrents ont fouillées en se précipitant d’en haut, on remonte leurs berges abruptes, ou, lorsqu’elles sont à pic, on se glisse au flanc des pentes par les méandres d’un sentier.
Nous sommes loin d’avancer aussi vite que le fleuve s’en va. Le Kin-cha-kiang, le Yang-tse-kiang de l’est, roule impétueusement ses eaux. Son allure est sauvage, bruyante. Tantôt il bondit sur les roches des rapides, tantôt il bat comme un furieux les dures assises de la montagne : il creuse des anses où son eau se calme, se repose, mais pour repartir avec une vitesse étonnante. Il se tord, il se démène dans une prison de pierre, frayant sa route vers l’Océan comme s’il avait hâte de se déverser dans son sein. Mais si l’on considère la montagne où il est enserré, on se dit qu’il a beau faire, qu’il ne la pourra saper malgré sa rage. Au milieu de ces prodigieux accidents géologiques, le Kin-cha-kiang se tortille ainsi qu’un vermicule infime et impuissant.