Mais nous nous sommes éloignés du fleuve. La route est plus facile ; elle s’élève sur une berge en terrasse et nous galopons sur le sable à travers les églantiers, qui nous accrochent de leurs épines. Nous arrivons au delta que forme le Chisougounc en débouchant des montagnes. Nous le traversons sur un pont qui ne nous inspire qu’une médiocre confiance, car nous ne sommes plus accoutumés à nous servir de ces ustensiles civilisés de voyage : nous sommes habitués aux gués.

En haut des roches, de l’autre côté du pont, des coups de fusil éclatent à la file et des cris sauvages retentissent. Ce sont les honneurs que nous rendent des hommes juchés là, afin de surveiller cette vallée latérale par où descendent fréquemment les brigands qui infestent le pays. Le mandarin chinois de Batang aurait donné l’ordre de veiller sur nos personnes, et ce poste va retourner à son village, maintenant que nous sommes passés.

Depuis Tchangka nous sommes sur un terrain français, car, après Huc et Gabet, le père Renou a pénétré dans le Tibet, où il a rassemblé les éléments d’un dictionnaire qu’on peut comparer à celui de Csoma, le savant Hongrois dont il a complété les travaux. L’intelligent et énergique père est mort dans ce Tibet qu’il a ouvert à ses successeurs, en leur permettant d’en étudier la langue. Puis viennent les pères Fage, Desgodins, Thomine, qui pénètrent jusqu’à Tchamdo, et tant d’autres, dont tout Français et tout Européen devrait savoir les noms.

Nous disons que tout Européen devrait savoir les noms de ces martyrs de la civilisation, car ce sont eux qui ont frayé la route aux explorateurs. L’illustre Prjevalsky voyageant dans le Tibet n’a fait que suivre en partie la route du père Huc. De même les Anglais Gill, Mesny ont suivi la route de nos missionnaires. Plus tard, le comte Bela Szechenyi, accompagné de Loczi et de Kreitner, a tenté d’atteindre Lhaça ; il possédait toutes les recommandations, tous les papiers possibles, il était accompagné d’une escorte et de mandarins chinois, il disposait d’une fortune considérable et il n’a pu dépasser Batang ; il est revenu par le Yunnan. Cooper a voulu sortir des sentiers battus par nos missionnaires, et il a été assassiné. Baber n’a fait que suivre la route qu’ils avaient jalonnée, et bon nombre des renseignements que ses livres contiennent lui ont été fournis par les membres de la mission du Tibet. Aucun Européen venu de l’est, et voulant pénétrer dans le Tibet, n’a pu même atteindre la tombe du père Renou. A partir du village où nous allons débarquer, la route a été parfaitement décrite jusqu’à Ta-tsien-lou par le père Desgodins, un vaillant qui est encore sur la brèche malgré soixante ans passés.

Maintenant, nous allons rencontrer fréquemment des endroits où le sang français a été versé avec un désintéressement qu’on n’admire pas assez. Et quand nous songeons que nous arrivons à Tchroupalong, et que peut-être s’y trouvent les assassins du père Brieux, massacré quelques kilomètres plus loin, nous regrettons sincèrement de n’être pas vingt ou trente hommes bien armés et bien déterminés afin de faire justice et d’inspirer à ces sauvages, à ces lâches Chinois et Tibétains le respect, sinon la crainte des Européens.

Ce n’est qu’assez tard dans l’après-midi que tous nos bagages sont débarqués sur la rive gauche du fleuve. Il y a eu en route encore une bagarre au dernier relais. Un chef, un métis sans doute, grand gaillard au costume mi-tibétain, mi-chinois, et coiffé à la chinoise, ayant voulu obliger des yakiers à dépasser le relais, où la coutume veut qu’on les remplace, une querelle a éclaté ; les Tibétains ont jeté bas les charges, chassé leurs bêtes vers la montagne et, ramassant des pierres, les ont lancées contre le chef, en l’accablant d’injures. Ils n’ont pris la fuite que lorsque nos hommes les ont menacés de leurs revolvers. Il n’a pas fallu moins de deux heures de pourparlers et de négociations pour obtenir des habitants du village le transport des bagages jusqu’au bac.

Remarquez bien que ceci se passe en présence d’une escorte et d’un inspecteur militaire, venus de Batang à notre rencontre. Et nous en concluons que les Chinois n’ont dans ce pays qu’une autorité factice, que du reste ils n’établiront pas avec les troupes qu’ils ont échelonnées dans les postes de la grande route impériale.

Les soldats chinois que nous avons vus jusqu’à présent n’ont du soldat que le nom.

A quelques kilomètres de Tchroupalong, sur la route de Batang, nous remarquons une maison à l’entrée d’une gorge. On nous apprend qu’à cette place le père Brieux a été massacré par des misérables qu’avaient soudoyés et encouragés les lamas et les Chinois.

Lorsque nous arrivons à Batang, situé dans une jolie vallée couverte de moissons, on nous accueille comme des personnages de distinction, on nous rend les honneurs, on nous loge dans le kouen-kan nouvellement bâti qu’on réserve aux grands mandarins. Les lamas nous évitent, ceux que nous rencontrons dans les rues rebroussent chemin, s’en vont par une rue latérale ou se réfugient dans les maisons. Lorsque nous dirigeons nos promenades vers la lamaserie, entourée de hauts murs d’où émerge un dôme brillant, on s’empresse de fermer la grande porte massive, comme si l’on craignait de nous voir pénétrer dans ce prétendu temple de la sagesse, qui n’est qu’un refuge de malandrins.