Nous visitons à diverses reprises l’emplacement des maisons autrefois la propriété des missionnaires, en vertu d’actes de ventes d’une légalité complète. Tout a été dévasté, la chapelle n’offre plus que des ruines ; entre les pans de murs l’orge est déjà grande. Les Tibétains vont moissonner pour la troisième fois les champs des expulsés sans que l’autorité chinoise intervienne. Et nous nous demandons quel est ce gouvernement que l’on dit puissant, auquel s’adressent les Européens lorsqu’ils sont lésés, et avec lequel ils signent des traités qu’eux seuls exécutent.

Nous nous demandons comment on prend au sérieux les engagements d’un empereur de Chine, car il n’est pas obéi ou parce qu’il ne peut pas l’être ou parce qu’il ne veut pas l’être. Pourquoi traiter en Européens des gens qui n’acceptent que le fait accompli et ne respectent que la force, qu’on a toujours vu ramper devant un ennemi puissant et se montrer féroces vis-à-vis de braves gens inoffensifs ? Un pouvoir incapable de protéger personne, d’appliquer les moindres règles de police, mérite-t-il le nom de gouvernement ?

Nous avouons ne rien comprendre à la manière d’agir des Européens. On dirait qu’ils s’ingénient à gonfler d’orgueil ces hommes jaunes qui en éclatent naturellement.

Nous sommes à Batang où se promènent jusqu’à ce jour tranquillement des assassins et des incendiaires ; notre présence suffit pourtant à les inquiéter, et nous ne sommes que quelques-uns, bien armés il est vrai. Comment se fait-il que les Européens ne punissent pas eux-mêmes, avec ou sans le concours des Chinois, ceux qui le méritent ? Pourquoi se laissent-ils bafouer ?

Disons d’abord qu’à Batang nous avons eu quelques petites discussions avec le caduc liang-tay. Ce brave trésorier voulait à toute force que nous lui montrassions les papiers que nous avions demandés à Pékin et que, paraît-il, on nous avait adressés par l’intermédiaire du consul russe de Kachgar. Nous ne pouvons croire qu’on ait fait prendre une telle route à nos passeports. Donc le trésorier insista beaucoup, et après que nous lui eûmes bien expliqué que le courrier — s’il y en a eu un — qui s’était mis à notre poursuite n’avait pu nous rejoindre par un aussi long chemin des écoliers, il parut convaincu que nous n’en possédions pas et nous laissa partir sans autre forme de procès.

Après Batang, le seul endroit auquel les voyageurs aient donné le titre honorifique de ville est Litang. Les Tibétains l’appellent Lé-tong (Plaine du Cuivre).

Lorsqu’on sort des montagnes pour arriver à cette plaine, on traverse des collines nues sur lesquelles une grêle de pierres est tombée ; ce sont des blocs, des roches, d’énormes cônes de granit dénudé quelquefois superposés. A la descente, les éboulements sont nombreux. Comme nous sommes dans cette région à la tombée de la nuit, elle prend l’aspect fantastique d’un chaos ; l’obscurité venue, nous marchons à grand’peine, pendant de longues heures, au milieu des pierres et des roches et il nous semble entendre des grondements souterrains. Le lendemain nous sommes dans une plaine : elle nous paraît immense après tant de défilés, de passes et de montagnes ; cette tranquillité de la nature, les molles ondulations de la steppe grise où une rivière circule nous font éprouver le sentiment d’être arrivés dans un autre univers. La plaine est large de 15 à 20 kilomètres, longue de 50 à 60 : ce sont à peu près les proportions des grands lacs aperçus sur les hauts plateaux. Il y a ici une solution de continuité, une interruption dans l’ensemble des soulèvements où nous montons et descendons depuis des mois. Il semble que l’ouvrier ait voulu prendre ici un temps de repos, et, au fait, ces blocs, ces cônes, ces roches entassés à l’ouest de la plaine, derrière nous, ne sont-ils pas les matériaux laissés là par le grand constructeur ? Pourtant les bruits que nous avons cru percevoir sous nos pieds indiquent que les vastes usines sont encore en activité.

Aussi est-ce une véritable surprise d’arriver dans la plaine de Lé. Et c’en est une autre de ne pas apercevoir la ville qu’on nous a annoncée. Où est-elle cachée ? Malgré la pompe des discoureurs indigènes nous ne nous attendons pas à voir une capitale. Nous savons par expérience le peu de valeur qu’ont les mots. En outre ce n’est pas dans un désert, sous un ciel aussi rigoureux — le 15 juin nous y sommes assaillis par la neige et la grêle, — ce n’est pas dans d’aussi mauvaises conditions que les hommes s’agglomèrent et fondent de grandes cités. Néanmoins nous voudrions bien voir Litang.

Nous poursuivons notre route, et notre caravane aperçoit la ville perchée sur la montagne, adossée à un contrefort. Les maisons descendent les pentes, elles s’étagent et donnent l’illusion d’une ville avec des monuments imposants et que signale au loin l’étincellement des dorures.

De près, on voit que Litang a exactement la forme d’un triangle dont la superficie est occupée par la lamaserie enclose de hauts murs, ayant au sommet les édifices, et dont le côté droit se prolonge sur un dos d’âne où sont des masures grises qu’habitent des laïques, des Chinois et des métis. On trouve dans ce quartier de la ville quelques boutiques assez misérables, la lamaserie ayant accaparé le commerce. Nous nous adressons au chef des lamas pour obtenir les bêtes de somme qui nous sont nécessaires, et non au mandarin chinois logé à l’intérieur du couvent, près de la porte d’entrée. Ce mandarin est à la complète discrétion des lamas ; ils l’hébergent, le nourrissent et, paraît-il, lui dictent des ordres. En tout cas, nous avons vu ces tondus faire la police autour de nous et chasser des soldats chinois, qui s’éloignaient sans oser se permettre la moindre observation.