Aussi bien que le commerce, l’industrie serait entre les mains des lamas ; l’un d’eux vient nous offrir des petits pains de soufre ; d’autres travailleraient les métaux et surtout l’argent, fabriquant des ornements pour les indigènes. Un de ces ouvriers, fort bien mis, jeune homme à mine intelligente, vient nous rendre visite ; il possède quelques mots d’hindoustani et de persan, ce qui nous permet d’apprendre qu’il est allé à Ladak, qu’il a appris son métier chez un Afghan du Pendjab immigré à Lhaça. Cette rencontre nous fait sentir combien nous étions près des Indes lorsque nous étions sur les bords du Namtso. Si les hommes voyagent, on peut affirmer que les marchandises voyagent encore plus et que de main en main elles vont d’un antipode à l’autre. A Litang on nous vend des allumettes de Malmö. Elles ont suivi les fumeurs d’opium, elles leur sont très utiles pour leur fumerie, la pipe devant être souvent allumée ; les lamas s’en servent pour les luminaires de leurs autels.

A Litang nous assistons à un beau coucher de soleil. Nous admirons un superbe paysage de nuages : à l’est ils sont accumulés au-dessus des montagnes ; ils semblent épais, lourds, faits d’une matière solide ; au-dessus, le ciel est rempli comme par la masse immense d’un métal incandescent : c’est la fournaise rutilante d’un atelier titanique et cyclopéen où l’on triture un monde ; à son contact avec les nuages, l’or du métal en fusion a les teintes de l’acier.

Et de nouveau nous voilà pensant qu’on fabrique ici des montagnes qu’on répandra vers l’orient ; tandis qu’à l’occident le ciel est pur, les hauteurs nettes et la besogne achevée : nous l’avons constaté aux dépens de nos jambes.

A Litang on tire le canon pour annoncer la fermeture des portes ; c’est en même temps le signal des aboiements des chiens.

On nous confie à la garde de deux hommes armés de piques, de chaînes, d’une lanterne et de semelles de cuir cousues ensemble à une même extrémité : elles servent à claquer les joues des récalcitrants. Nous dormons en toute sécurité, par la bonne raison que nous avons enivré complètement nos gardes du corps et qu’ils ronflent.

Le lendemain, nous nous réveillons dans la brume. La plaine, les montagnes ont disparu. Soudain le soleil se montre, il frappe de ses rayons la grande lamaserie, et elle resplendit à travers les vapeurs qui flottent, s’élèvent, se perdent dans l’atmosphère comme les fumées de feux allumés sur les toits des maisons. Et Litang ressemble alors à un immense amphithéâtre d’autels érigés les uns au-dessus des autres jusqu’au ciel, où ils envoient la fumée des encens qu’on brûle on l’honneur de la divinité.

Après Litang nous ne trouvons plus que de petits villages. Enfin le 24 juin, nous descendons dans la vallée étroite où les maisons de Ta-tsien-lou se pressent. Un sentier pavé et glissant mène au pied de la terrasse où est établie une lamaserie au milieu de superbes peupliers. Plus bas coule une rivière torrentueuse au travers de bocages, sur un lit de cailloux et de rochers.

On la franchit au moyen d’un pont d’une seule arche sous laquelle l’eau bruit en écumant, car c’est d’une course folle que cette rivière passe dans la ville, posée sur ses deux rives.

A Ta-tsien-lou nous sommes accueillis à bras ouverts par nos compatriotes de la mission : Mgr Biet, les Pères Dejean, Giraudot Soulié, et par M. Pratt, un naturaliste anglais.

Ta-tsien-lou a une population composée de Tibétains et de Chinois. La plupart des Chinois sont soldats ou bien marchands, occupés surtout au commerce du thé, de l’or, de la rhubarbe et des peaux. On trouve aussi dans leurs boutiques des marchandises européennes : des tapis et des draps russes, des calicots anglais, de l’horlogerie suisse, des contrefaçons allemandes, des produits européens et différents affiquets d’origine chinoise.