La rhubarbe, fort mal séchée, se trouve à profusion dans les montagnes environnantes. Le thé de Chine arrive à Ta-tsien-lou sur le dos des porteurs ; on l’enferme dans des caisses spéciales enveloppées de peaux qu’on mouille et qu’on coud autour tandis qu’elles sont fraîches : la peau se rétracte et protège la précieuse denrée contre les fugues et les caprices des yaks qu’on emploiera dorénavant à la transporter jusqu’à Lhaça et même plus loin.
L’or est recueilli par des orpailleurs misérables qui travaillent pour le compte des lamaseries. Il abonde dans toute cette région, qu’on n’aurait pas de peine à transformer en véritable Californie.
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Tandis que nous nous reposions avant de partir pour le Tonkin, un incident assez caractéristique se produisit. M. Pratt, naturaliste anglais, pourrait au besoin confirmer ce que nous allons dire : d’abord que les missionnaires lui ont rendu tous les services en leur pouvoir, sans jamais lui demander, pas plus qu’à nous, quelle était sa croyance. M. Pratt pourra dire que le mandarin de Ta-tsien-lou a essayé de fomenter une émeute contre nous, sous prétexte que nous « voulions voler » les trésors, insinuation ridicule et grotesque, comme on pense bien.
Il faut pourtant vous raconter cette histoire avec quelques détails. Imaginez-vous que depuis deux ans on promet aux missionnaires de Ta-tsien-lou des passeports qui leur permettront de retourner à Batang.
Il y a engagement solennel de les donner, mais on ne le tient pas. Mgr Biet croit devoir profiter de notre présence pour tenter une nouvelle démarche auprès du mandarin de l’endroit, nommé Fou-tchao-kong, et auprès du liang-tay de Batang, un certain Ouang-kia-yong. Ce dernier a été nommé récemment à la place du vieillard que nous avons rencontré dans cette ville ; il se rend à son poste et se trouve à Ta-tsien-lou en même temps que nous.
Un conseil auquel nous assistons est tenu, et, après une discussion, les mandarins promettent des passeports aux missionnaires. Le nouveau trésorier s’engage à les emmener avec lui, le 17 de la lune. Ce personnage nous demande même un revolver destiné à terrifier les Tibétains. On le lui promet.
Bien entendu, les engagements pris par les mandarins ne sont pas sérieux. En effet, le 15 de la lune, dans la matinée, un homme du yamen vient nous prévenir officieusement que Ouang-kia-yong partira le lendemain, c’est-à-dire un jour plus tôt qu’il n’a été convenu. Or, on n’a pas vu l’ombre d’un passeport à l’évêché.
Dans l’après-midi nous envoyons Dedeken, vêtu à l’européenne, porter le revolver promis. Il en profitera pour obtenir quelques renseignements, sinon des explications. Il se présente à la porte du tribunal, remet nos cartes, selon l’étiquette ; on l’introduit, puis on le prie de s’asseoir, car ces messieurs sont à table. On ne lui demande même pas ce qu’il veut. La salle du banquet est voisine de l’antichambre, les cloisons sont minces, et durant les cinq heures qu’il attend, Dedeken a tout le temps d’entendre insulter la France, les Européens et les missionnaires, dans les termes les plus malséants. Le mandarin Ouang-kia-yong se distingue par des éclats de voix : il veut que les injures soient entendues distinctement de celui qu’il ne daigne pas recevoir.
Le festin dure, la nuit tombe et Tchao-kong, mandarin de Ta-tsien-lou, fait battre le tambour dans la ville et convoque un homme par maison ; le crieur public appelle à l’aide, criant sur tous les tons : « Secours au tribunal en danger et sus aux Européens. Armez-vous. » Le peuple s’arme, qui d’un sabre, qui d’un gourdin, tous d’une lanterne et d’un parapluie, car heureusement il pleut et cela rafraîchit l’enthousiasme.