Nous ignorions ces détails ; mais, inquiets au sujet de notre compagnon, nous envoyons deux de nos hommes armés le chercher, le prier de revenir. Dedeken sort et il est tout surpris de voir les abords de la cour du yamen occupés par la foule.

On veut barrer le passage à nos hommes ; ils menacent et reviennent avec Dedeken. Mais une foule de 500 à 600 individus les suit, malgré la pluie battante. Arrivé au pont qui traverse le torrent, Dedeken a une soudaine intuition du danger qu’il court d’être jeté à l’eau, il s’arrête et invite à haute voix les curieux à ne pas l’accompagner plus loin. La foule hésite un instant et nos gens arrivent sains et saufs à la maison.

Ces braves mandarins avaient suivi la tactique habituelle pour provoquer le massacre d’Européens. Ils n’avaient pas réussi pour plusieurs raisons : parce que la population de Ta-tsien-lou est composée en grande partie de marchands et qu’elle est pacifique — les marchands, en effet, se tinrent tranquilles ; — parce que le chef militaire est musulman et qu’il vit en bons termes avec les missionnaires : il avait refusé d’envoyer 200 soldats qu’on lui demandait ; — parce que le roi tibétain, invité à soulever ses sujets, n’avait pas bougé, par antipathie pour les Chinois.

Le lendemain de cette sotte affaire, le liang-tay Ouang-kia-yong partait pour Batang par un chemin détourné ; les gens du Kuin-leang-fou se répandaient dans le bazar en proférant des insultes contre nous ; ils annonçaient que nous allions être enchaînés et chassés comme des chiens. Les missionnaires devaient avoir le même sort. Le second du Kuin-leang-fou, un certain Liou-pin, disait qu’il fallait tuer les Européens, qu’il en avait lui-même massacré à Tchong-king et que cela n’était pas difficile. Nous supposons qu’on voulait nous effrayer, mais on ne nous effraya pas.

Que fait alors le mandarin, qui n’a pas atteint son but ; il laisse passer trois ou quatre jours, puis il envoie un homme de confiance nous offrir des excuses pendant que nous sommes à l’évêché. Le messager était en tenue de cérémonie ; il avait à la main la grande carte de son maître, qui, disait-il, se reconnaissait seul coupable, bien qu’on eût agi à son insu, par erreur. Nous répondons que nous n’accepterons ces excuses que lorsque le mandarin aura délivré les passeports promis aux missionnaires. Cet acte nous prouvera la sincérité du coupable repentant.

Le mandarin ne s’en tient pas là. Il nous fait voler quelques jours après, et, feignant d’instruire le procès des voleurs, il tient une grande séance en présence d’un public nombreux, et au moyen de faux témoins, de mensonges impudents, il s’efforce de nous salir et de nous déshonorer. La violence ne lui ayant pas réussi, il emploie la calomnie.

Nous envoyons un petit mot à son chef, qui habite Tcheng-tou-fou. Nous nous plaignons pour la forme, et notre plainte porte ses fruits : le coupable reçoit de l’avancement après notre départ.

Voilà l’administration chinoise à laquelle nos diplomates demandent des réparations, c’est-à-dire de la justice, de la loyauté. Nous croyons que c’est perdre son temps. Ces gens sont lâches, il faut leur inspirer la crainte : c’est le seul sentiment auquel ils cèdent.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les bâtiments de guerre des puissances européennes se sont rassemblées et attendent le résultat des démarches et des discussions des ministres avec les Chinois.

Ils seraient disposés à agir. Nous pouvons prédire que les mandarins feront des excuses, qu’ils payeront une indemnité, qu’ils accorderont des concessions douanières à quelques-uns, des commandes de fusils destinés à tuer les Européens à d’autres, qu’ils feront des proclamations invitant le peuple au respect des Européens ; on décapitera peut-être quelques chenapans qui devraient l’être depuis longtemps, et la comédie sera jouée. Les mandarins seront félicités par leurs supérieurs, ils recevront de l’avancement, on dira au peuple que les Européens sont des gens qui vendent leur vie pour de l’argent et qui font des menaces sans les exécuter jamais.