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Notre séjour à Ta-tsien-lou a duré plus d’un mois, car nos forces étaient épuisées et nous voulions arriver au Tonkin. Grâce aux bons soins de nos compatriotes, à leur obligeance, à leur aide, nous avons pu exécuter cette dernière partie de notre programme.

Pendant notre exploration nous avions fait de nombreuses collections destinées aux musées de France ; à Ta-tsien-lou nous les avons augmentées considérablement, grâce à des achats que nous facilitaient nos compatriotes.

S’il avait fallu transporter nos ballots jusqu’au Tonkin, cela nous eût retardés et peut-être arrêtés à mi-chemin. Mais heureusement pour nous, M. Pratt, le naturaliste anglais bien connu, s’offrit à se charger du transport de nos bagages jusqu’au premier consul français, que nous supposions être à Han-keou et à qui nous adressions une lettre. Nous avons envoyé nos photographies par l’intermédiaire du consul anglais de Tchong-king ; le consul européen le plus rapproché. Nous regrettons de ne pas savoir son nom afin de le publier à cette place, comme un faible hommage de reconnaissance. Photographies et collections sont arrivées en bon état en Europe, et elles sont exposées au Muséum, où elles resteront. M. Pratt a dû faire transporter nos paquets pendant un mois à dos d’hommes, acheter des jonques, descendre le Yan-tse-kiang jusqu’à Chang-haï. Notre consul de Han-keou étant absent, M. Pratt trouva tout naturel de transporter plus loin les collections adressées au Muséum d’histoire naturelle. A Chang-haï il se présente au consulat français, où M. Wagner lui dit ne pas vouloir s’intéresser (!) à cette affaire. Alors M. Pratt a recours au procureur des Missions étrangères, qui veut bien s’occuper de ces collections destinées à l’État, et les fait charger sur un paquebot des Messageries.

Grâce à M. Pratt, nous savions que les fruits de notre travail étaient en sécurité, autant que le permettent les rapides du Yan-tse-kiang, et nous pouvions nous diriger vers le Tonkin sans impedimenta.

Nous aurions peut-être quitté Ta-tsien-lou plus tôt, si, le 15 juillet, le bruit ne s’était répandu que des Européens partis de Sining-fou étaient en marche sur Ta-tsien-lou. Après avoir attendu une semaine ces Européens, que nous supposions être des Russes, nous sommes partis en suivant la route de Baber, le voyageur anglais.

En quittant Ta-tsien-lou, on quitte le Tibet. Dès la première étape on voit commencer les vallées humides où se presse une population très dense et très affamée. On cultive tout ce qui peut l’être, de bas en haut. Chaque poignée de terre végétale est utilisée. Il n’est pas rare de voir une ou deux touffes de maïs plantées dans les encoignures des escarpements, sur de petits éboulis au flanc de la montagne. Tout est déboisé. Ici l’on fait produire à la terre ce qu’elle peut, impitoyablement. Nous constatons que des yeux avides ont examiné tous les coins et recoins de la vallée et que pas une parcelle de terrain n’est perdue. Ces gens-là doivent regretter de ne pas pouvoir faire sortir des moissons du cœur des rochers : s’ils en avaient le temps, ils les pulvériseraient et les transformeraient en rizières.

Nos auberges portent des noms pompeux, comme celui de « l’Étoile Polaire », car les Chinois sont ferrés sur les points cardinaux ; ils en parlent à tout propos. Ils connaissent depuis des siècles l’aiguille montrant le sud, comme ils disent.

Nous sommes étonnés par leur économie, leur parcimonie, leur avarice, leur art de tirer parti de tout, absolument tout. Ne nourrissent-ils pas leurs chiens avec… On vous apporte une lampe lorsque la nuit tombe : eh bien, la mèche en est faite avec la moelle séchée d’un certain jonc. Vous fendriez le jonc, eux l’évident soigneusement ; il servira à divers usages, à faire des ventouses, par exemple : Ils suppléent aux produits de l’industrie, qui leur manque, avec une adresse de mains et une patience remarquables. S’ils ne fumaient pas, il n’y aurait pas chez beaucoup d’entre eux trace de superflu.

Et encore n’avons-nous pas entendu à ce propos une discussion bien typique entre un fumeur d’opium et un non-fumeur. Ils envisageaient la question de l’opium à un point de vue économique. Le fumeur disait que la dépense est la même pour l’un et pour l’autre, et que par conséquent l’opium n’offre pas d’inconvénients. En effet, un fumeur ne mange pas de viande, il ne peut boire d’eau-de-vie, il peut se nourrir de fruits à très bon marché et en manger d’énormes quantités sans s’exposer à la diarrhée. Celui qui ne fume pas doit manger de la viande de porc ; il boit de l’eau-de-vie, et sa dépense pour se nourrir est aussi forte que pour fumer.