Dans ce pays, qui nous semble un véritable pays de la faim, où la lutte pour la vie rend les hommes féroces, sans pitié, sans charité, l’essentiel est de ne pas mourir de faim ; peu importe le reste. Nous avons rencontré des êtres décharnés, se traînant avec peine ; ils mouraient de faim. Nous en avons vu qui étaient tombés d’inanition sur le sentier ; les Chinois les enjambaient sans s’émouvoir, sans leur prêter aide. Le mourant expirait, et son cadavre restait là sans que personne songeât à s’en occuper.
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A Fou-lin nous quittons la grande route, qui continue vers l’est, et nous nous dirigeons vers le Yunnan à travers les plateaux du Tien-chan. Sur la route nous trouvons des villes et des villages chinois, formés surtout d’émigrants du Se-tchouen : la montagne est habitée par les Lolos, race svelte, à longs pieds, énergique, guerrière ; elle inspire une véritable crainte aux Chinois, qu’elle ne se fait pas faute de piller à l’occasion.
Nous voyageons à l’époque des examens, et les futurs bacheliers, chevauchant par bandes sur les chemins, ne perdent pas une occasion de nous insulter ou de nous menacer. Et nous ripostons par des corrections, quel que soit leur nombre, décidés à donner bonne idée des Européens et des Français à ces gens qui n’en ont pas encore vu dans leur costume national. Nous préférerions mourir plutôt que de laisser une insulte impunie, et c’est en appliquant ce principe, à nos risques et périls, que nous avons pu arriver sans encombre sur les bords du fleuve Rouge, après une halte à Yunnan-fou chez nos missionnaires et une autre à Mongtzeu chez M. Leduc, notre consul, qui nous accueillit cordialement ainsi que les Européens de la douane.
Grâce à M. Leduc et à M. Jansen, ingénieur des télégraphes, de nationalité danoise, nous nous embarquons le 22 septembre sur le fleuve Rouge, avec des provisions de route à l’européenne. Ce sont des boîtes de conserves, des vins de France, même du champagne, que nos hôtes nous ont offert gracieusement. Enfin, pour que rien ne manque au festin dont Henri d’Orléans élabore immédiatement le menu, nos bateliers sacrifient un buffle et nous offrent le « dos gras » de la bête, le filet et le faux-filet inclusivement, pour nous servir des termes aucunement homériques.
Puis, tandis que nous descendons le fleuve à l’ombre de la capote de joncs tressés formant toiture, et que la brise, rafraîchie par la marche en aval, nous caresse délicieusement, que les rives étalent une luxuriante végétation, où notre œil se fixe sans énergiques regards, on étend une natte propre, et dessus on dispose un déjeuner merveilleux, qui débute par la quinine. Car il faut être prudent lorsqu’on festine, ainsi que nous l’enseigne l’histoire. Vous entendez que je veux parler de Balthasar, à qui la joie de manger fit oublier l’ennemi. Or la fièvre en est un pour le voyageur, un ennemi contre lequel il suffit d’être en garde pour n’avoir rien à en craindre.
Le 22 septembre nous nous embarquons sur le fleuve Rouge, qui nous apparaît couleur de lie du haut de la deuxième passe, avant Mang-hao. Nul fleuve ne mérite mieux son nom.
Avant de l’atteindre, nous avons fait, depuis la frontière de Sibérie, à peu près 6.000 kilomètres, soit à pied, soit à cheval. Aussi vous comprendrez avec quelle satisfaction nous nous sommes étendus dans la jonque que nous avait retenue M. Jansen.
Le soir du 22 septembre, après avoir franchi très rapidement les rapides, nous apercevons le drapeau français du poste de Bac-sat et nous stoppons pour aller serrer la main à son chef, le capitaine Cadars. Enfin nous étions sur la terre française.
Le 23 nous étions à Laokaï, où M. Laroze nous recevait en amis, et nous y changions de jonque. L’accueil de Laokaï n’était que le prélude des réceptions cordiales qui allaient se succéder sans interruption pendant notre séjour à Hanoï et le parcours de notre colonie.