Les pourparlers ne languirent point avec le duc de Chartres, qui offrait de subvenir aux frais d’une exploration à laquelle son fils participerait. Nous tombâmes immédiatement d’accord sur ce point, que notre œuvre serait nationale et que nos collections seraient remises à nos musées. Mon futur compagnon, le prince Henri d’Orléans, fut enthousiasmé par le plan que je lui soumis, plan assez vague, le voyage ayant cela de commun avec la guerre, qu’il est « tout d’exécution ». Avant d’être sur le terrain, il est enfantin et inutile de rien affirmer.

Les premiers préparatifs ayant été rapidement terminés, le 6 juillet nous quittions Paris enfiévré alors de son Exposition. A Moscou nous devions rencontrer Rachmed, le fidèle compagnon de mes deux précédents voyages. On me l’avait trouvé au Caucase à l’endroit où je supposais qu’il serait, car je sais près de quelles gens Rachmed aime à vivre, quand il ne court pas les grands chemins. Le brave garçon se préparait à venir à l’Exposition, il réalisait un rêve qu’il caressait depuis longtemps ; déjà son billet était pris, il allait s’embarquer à Batoum, lorsque mon télégramme lui parvint : « Si tu veux venir Chine avec moi, va attendre Moscou. » Et Rachmed alla aux bureaux de la compagnie Paquet se faire rembourser son billet de Paris et il en prit un autre pour Moscou. Il n’était pas heureux de la conjoncture ; comme vous pensez bien, il avait le cœur gros de ne pas voir l’Exposition. Pourtant il n’hésita pas. Ainsi qu’il le confia, en parlant de moi, à un de mes amis, il avait la crainte de perdre mon affection : « Il n’aurait pas été content », disait-il. Rachmed est Ousbeg d’origine, il appartient à une des branches de cette belle race turque où l’on compte tant de braves gens, je ne me lasserai jamais de le répéter.

En Russie on nous fait le meilleur accueil. On nous donne toutes les recommandations nécessaires pour les consuls de la frontière chinoise. A Moscou nous séjournons juste le temps de faire d’innombrables achats. Nous touchons à Nijnii-Novgorod, nous descendons le Volga, remontons la Kama, traversons la chaîne de l’Oural. Nous reprenons le bateau à Tioumen, débarquons à Omsk et, y ayant fait quelques emplettes, nous repartons pour Semipalatinsk. Là nous achetons les produits européens que nous craignons de ne pouvoir nous procurer à l’extrême frontière, et, à grands cahots de tarantass, nous arrivons à Djarkent, la dernière ville du territoire russe.


Avant d’entrer en Chine nous organisons notre caravane et nous recrutons le personnel nécessaire à l’exécution de nos projets.

Rachmed examine les hommes, et, en me les présentant, il me dit invariablement : « Ils ne valent rien pour la route. » Je vois bien qu’il a raison. Pas un seul qui ait un passé sérieux : tous des paresseux, des endettés, des gens qui veulent passer la frontière dans notre suite ; aucun de ces bons aventuriers à mine décidée, vigoureux, ayant déjà regardé la mort sous le nez, et qui suivraient dans le feu le chef que le hasard leur donne, pourvu que ce chef ait su se les attacher par un mélange parfois égal de bons et de mauvais traitements. Combien nous regrettons de n’avoir pas notre base d’opérations dans le Turkestan russe, à Samarcande, par exemple, où les bons djiguites ne manquent pas.

Nous avons bien trois Russes qui nous conviendraient, mais ils ont posé comme condition d’engagement de ne pas dépasser le Lob Nor.

Le 2 septembre nous quittons Djarkent. En marchant à petites journées, nous sommes, le 6, à Kouldja, où le consul russe et son secrétaire nous offrent la plus cordiale hospitalité. Nous passons de bons moments chez les membres de la mission belge. L’un d’eux, le Père Dedeken, a terminé son engagement : il doit retourner en Europe, et, comme il a un rendez-vous à Chang-haï, il s’en ira à la Côte avec nous et peut-être nous accompagnera en Europe. Le Père parle chinois. C’est un homme décidé, et nous sommes heureux de le voir grossir notre troupe. Son serviteur, Bartholomeus, l’accompagnera. C’est un Chinois honnête, chose extrêmement rare, paraît-il, mais très entêté, ce qui est très commun en Chine, nous dit-on.

Le prince Henri, Dedeken, Rachmed, Bartholomeus et moi formerons le noyau de l’expédition. Nous avons encore un interprète, nommé Abdoullah, parlant chinois et mogol ; autrefois il a accompagné l’illustre Prjevalsky. Il nous paraît un honnête garçon ; mais sa vanité, sa vantardise, son bavardage nous inquiètent.

Le récit des souffrances qu’il a éprouvées dans le Tsaïdam épouvante nos gens. Ce babillard infatigable semble prendre à cœur de nous décourager de rien entreprendre en dehors des sentiers battus. Il faut dire que le consul russe de Kouldja ne nous encourage pas non plus, et lorsque Henri d’Orléans lui dit que nous allons essayer d’arriver à Batang, il a un sourire d’incrédulité et il l’engage à ne pas se leurrer de cet espoir.