Il nous fait observer que nous n’avons pas d’escorte, pas de tente de feutre, pas de passeport chinois. L’expérience nous a démontré qu’on peut se passer de ces trois choses indispensables au dire du consul.
En ce qui concerne le passeport, je dois dire que la principale cause de notre réussite a été de n’avoir pas prévenu à l’avance le Tsong-li-yamen de Pékin. En demandant un passeport pour voyager dans les parties peu visitées de la Chine, nous aurions éveillé l’attention de la diplomatie chinoise. Les mandarins nous auraient donné les plus chaleureuses lettres de recommandation, sauf, une fois notre itinéraire connu, à envoyer d’avance des ordres pour que tous les moyens soient employés afin de nous barrer la route et de nous obliger à rebrousser chemin. Tel a été le sort de tous les voyageurs en Chine, depuis feu Prjevalsky jusqu’à Richthofen, au comte Bela Szecheny et tant d’autres, arrêtés dans leurs entreprises par des procédés divers.
Après avoir complété notre caravane tant bien que mal à Kouldja, il nous manque, pour continuer notre route, l’autorisation du gouverneur chinois de la province. Elle nous est accordée après une visite où l’étiquette est très bien observée, en ce sens qu’on nous offre trois tasses de thé et une bouteille de champagne. Le gouverneur nous remet deux sauvegardes pour nous conduire aux frontières de la province d’Ili.
Le 12 septembre, la petite colonie européenne nous fait gracieusement la conduite jusqu’à la porte de la ville. On nous souhaite cordialement bon voyage, bon retour en France, et puis on se sépare.
Nous voilà donc enfin en selle. Le chemin est creusé dans le lœss ; c’est bien la poussière du Turkestan. On en sort, et le sol, le paysage, la culture de la plaine me rappellent les environs de Samarcande et de Tachkent. Les faces glabres, les yeux bridés, les longues tresses des hommes disent qu’on est en Chine. La fertilité de cette vallée d’Ili est remarquable ; aussi depuis quelques années se repeuple-t-elle très rapidement. Beaucoup de Tarantchis qui avaient fui sur le territoire russe retournent aux places que leurs pères ont cultivées. Beaucoup d’émigrants viennent de Kachgarie, même de la Chine orientale. Longtemps encore les bras manqueront à cette terre qui peut nourrir des centaines de milliers d’habitants.
Nous laissons à notre droite la vallée d’Ili, et jusqu’à Mazar, posé sur un affluent du Kach, nous suivons une route commode. Fréquemment nous rencontrons des villages abandonnés par des Tarantchis qui, ayant pris part au massacre des Chinois, ont fui quand ces derniers ont reçu la province d’Ili des mains de la Russie.
Les maisons tombent en ruine ; elles se perdent maintenant dans un bocage de saules, de peupliers, de vignes ; les herbes folles encombrent les jardins ; les canaux d’irrigation sont à sec et les champs en jachère. Ces terres, désertes maintenant, n’ont pas cessé d’être généreuses ; elles se sont parées de verdure, et l’aspect en est riant.
Un de nos hommes reconnaît la maison où il est né ; le toit est tombé ; la porte a été enlevée, on l’a brûlée sans doute ; les murs sont crevassés, il y a des touffes d’orge près de l’âtre, et le Tarantchi se lamente :
— C’est là que je suis né, et je ne sais pas où aller maintenant. Lorsque j’habitais là avec mon père, nous étions heureux. Quelles belles récoltes ! Le blé valait cinq kopeks le poud (à peu près un double décalitre), aujourd’hui nous le payons trente à Djarkent.