Nous hâtons les préparatifs de départ ; les achats sont terminés, les selles pour les chameaux sont cousues, rien ne nous oblige à prolonger notre séjour.
A la nuit, une délégation des chefs, comprenant l’aksakal des sujets russes, vient faire une ultime démarche auprès de nous. On nous prie de considérer que des soldats sont rassemblés, qu’ils ont l’ordre de nous arrêter par tous les moyens possibles, par la force. Quelles suites déplorables aura notre entêtement ! L’entretien se prolonge à la lueur des flambeaux, entretien sans fin et durant lequel nos interlocuteurs font alterner les lamentations avec les menaces, mais sans nous attendrir et sans nous épouvanter. Ils s’en vont fort tard, après avoir acquis la certitude que nous sommes décidés, mais bien décidés, à ne pas nous laisser arrêter.
Après notre souper, nous laissons les hommes dormir jusque vers minuit, et alors nous les réveillons. Ils reçoivent l’ordre de boucler toutes les charges immédiatement, et défense leur est faite de prononcer une parole. Le départ est bientôt assuré. Avant le jour on amènera les chameaux près de notre maison, et à l’aube on commencera à charger.
Nos hommes rejoignent la place où ils dorment. Ils échangent quelques mots à voix basse afin de s’assurer de ce qu’ils ont à faire. — Ils s’étendent au milieu des bagages sans se déshabiller, leurs armes à portée de la main.
Quelques heures plus tard je me lève en évitant le plus léger bruit, et je constate que les plus enragés dormeurs ont l’oreille fine cette nuit. L’un se dresse sur son séant, lentement ; l’autre, très vite ; leurs camarades soulèvent la tête. On me reconnaît et la troupe recommence à dormir, mais d’un œil, j’en suis sûr.
On ne nous surprendra pas cette nuit, bien certainement.
Au reste on n’entend dans la ville aucun bruit alarmant ; de temps à autre un âne brait pacifiquement et les chiens aboient d’un aboiement bon enfant et nullement féroce.
10 octobre. — Le programme élaboré hier est exécuté ponctuellement. Au jour, tous nos chameaux, tous nos chevaux sont là, ceux-ci bien ferrés, ceux-là bien sellés. La nouvelle de notre départ se répand bientôt dans toute la ville, et la caravane s’organise au milieu de l’affluence du populaire. Une multitude envahit notre cour, que nous devons déblayer manu militari, c’est-à-dire le bâton à la main. Des filous se sont glissés près de nos objets et ont volé ce qu’ils ont pu dissimuler. Nous évitons le renouvellement de semblables incidents en faisant le vide autour de nous. Notre attitude est en même temps un avis aux mandarins que nous sommes décidés à tout, comme la veille.
Envoyé dans le bazar à la récolte des rumeurs, notre Chinois revient en disant que des marchands émettent l’opinion que l’akim a fort bien arrangé l’affaire, car il a obtenu de nous que nous écrivions à Karachar. J’oubliais, en effet, de mentionner que nous avions promis la veille d’envoyer un mot d’explication au sous-préfet de Karachar. Cette lettre avait été traduite en turc et en chinois ; nous y disions l’intention que nous avions d’aller chasser aux environs de Lob Nor, où nous séjournerions assez longtemps pour que tous les papiers désirables nous arrivent de Pékin ou d’ailleurs.
Les amis de l’akim trouvent qu’il a parfaitement mené sa barque, qu’il a fort bien parlé, qu’il a remporté une victoire diplomatique, qu’il a su dénouer habilement une complication, bref, et pour parler la langue du pays, « qu’il a eu l’adresse de conserver la face et d’ajouter une plume à son chapeau ».