D’autres sont, parait-il, moins optimistes et affirment que les troupes sont sur pied et qu’elles nous ont dressé une embuscade près de la porte.

Mais le chargement des bêtes de somme est terminé, les cadeaux sont distribués à nos hôtes et à nos connaissances, on saute en selle, on élève les mains à la barbe et « Dieu est grand ! » En avant pour le Lob Nor.

Deux de nos hommes, montés sur les meilleurs chevaux, éclairent la route, ils ne doivent pas perdre de vue le chamelier de tête, et toujours se voir l’un et l’autre. En cas d’alerte ils rebrousseront chemin au galop. Rachmed devancera tout le monde pour voir de ses yeux quand nous approcherons de la porte. Sur ce, la caravane s’ébranle et se meut lentement à travers la rue ; les chameaux vont aussi serrés qu’on le peut et balançant le cou, tanguant, roulant, ils allongent méthodiquement leurs longues jambes, parfaitement indifférents aux tracasseries des Chinois, mais peut-être sensibles à la chaleur de ce superbe soleil d’automne qui nous suffirait en Europe, pendant l’été.

Nous longeons un instant les murs crénelés de l’enceinte, à laquelle s’accotent de nombreuses baraques de terre agrémentées de plantes grimpantes, puis nous disons adieu à Kourla et tirons vers le sud. La route qui sort de l’oasis est poussiéreuse ; quand l’oasis cesse, elle cesse et se ramifie sous forme de sentiers qui se perdent dans le désert, à peu près comme des ruisseaux tarissant une rivière mettent fin à son cours.

Aux derniers saklis nous achetons quelques moutons à un ami de l’aksakal des sujets russes. Bien que nous ayons l’assurance de trouver la nourriture de bêtes et gens jusqu’au Lob Nor, il est bon d’avoir avec soi un petit troupeau de moutons bien gras, par précaution. Et puis, cela nous permettra d’en acheter d’autres aux indigènes à meilleur compte pour notre consommation journalière : les indigènes, voyant que nous ne sommes pas à leur discrétion, ne majoreront pas leurs prix.

Nous campons dans les sables, à peu de distance de l’oasis, au bord d’un assez grand étang, décoré du nom de « Grand Lac ». Notre tente est posée sur une hauteur près de l’eau, au milieu des tamarix. On peut nous voir, mais nous verrons encore mieux ce qui se passera dans la plaine.

11 octobre. — Nous avons déjà chargé partie de nos chameaux lorsque nous voyons la plaine poudroyer du côté de Kourla. A la lunette nous distinguons une troupe de cavaliers se dirigeant au trot vers nous. Il est impossible de les compter. Une fois dans la steppe, on les distingue nettement sur la crête des vagues du terrain. Nous reconnaissons les chefs de Kourla en grande tenue, et accompagnés de quelques cavaliers.

Arrivés près de notre bivouac, ils descendent poliment de cheval et un de leurs serviteurs vient nous demander audience pour ses maîtres, ce qui est accordé instantanément. Les chefs s’avancent avec un certain empressement, voulant sans doute témoigner par là qu’ils sont sous le coup d’une émotion. Leurs visages sont souriants, ils nous serrent les mains longuement en penchant le corps. Tout leur être exprime la sympathie, les lignes de leurs individus sont affables.

A peine assis sur le feutre blanc étendu en leur honneur, les plus jeunes restant à genoux par déférence, ils s’empressent de nous dire qu’ils viennent en amis, qu’ils nous apportent leurs vœux de bon voyage et de bonne santé. Ils ont dû exécuter les ordres venus de Karachar, mais à contre-cœur. Ils voyaient bien que nous sommes de grands personnages et de braves gens. « Aussi, ai-je dit au chef de Karachar, poursuit l’akim, tu veux que je les arrête, mais je n’oserais porter la main sur eux. Et ils ne souffriraient pas la moindre violence. Pour ma part, je ne me charge pas de les arrêter, nous ne sommes pas en force et nous n’en avons pas le cœur. Si tu crois que ton devoir l’exige, vas-y toi-même. »

« Comme vous voyez, ajoute un vieux en posant la main sur le genou de l’akim, c’est un brave homme, il a su bien arranger vos affaires. »