Et un autre personnage insinue à l’oreille d’un de nos hommes que nous ferions bien de marquer notre reconnaissance et notre pardon par quelques petits cadeaux, du genre de ceux que nos hôtes de Kourla ont reçu hier.

Nous remercions poliment en des termes analogues : « Nous aurions été désolés de voir un conflit surgir, mais notre dignité ne nous permettait pas d’accepter les ordres de Karachar. Évidemment le mandarin de cette ville a reçu un ordre à tort ; quel inconvénient y a-t-il à nous laisser chasser près du Lob Nor ? Aucun, assurément. Si d’autres ordres arrivent, qu’on nous les envoie au Lob Nor et nous nous y conformerons. Nous sommes des hommes de paix », etc.

On nous présente comme guide, un homme d’une soixantaine d’années, nommé Ata Rachmed, le même qui a accompagné autrefois Prjevalsky dans son excursion au Lob Nor. Notre interprète Abdoullah le reconnaît et nous assure qu’Ata Rachmed est le meilleur des hommes. Autrefois attaché à la personne de Yakoub, il est passé au service de l’akim de Kourla.

Après avoir reçu nos petits cadeaux, les chefs se lèvent, ils nous souhaitent bonne route encore une fois, nous serrent les mains avec une véritable effusion de cœur. Ils remontent à cheval et retournent à Kourla au petit galop. Nous plions bagages à notre tour et rejoignons notre caravane, qui se dirige vers le petit village de Tchinagi, où nous camperons ce soir.

Après quinze ou seize verstes de désert nous bivouaquons près du village de Tchinagi, au bord de son canal bordé de saules. Près des cultures on trouve le sable et des touffes de roseaux.

A Tchinagi le vieil Ata Rachmed racole une vingtaine de pauvres diables auxquels nous promettons une bonne récompense. Ils nous aideront à construire nos radeaux sur le Kontché Darya.

Dans le nombre se trouve un individu ayant la large face des Kirghiz, leurs petits yeux, leur barbe rare et leur parler guttural. Questionné, il nous dit être originaire des environs de Semipalatinsk et que, venu ici au temps de Yakoub-Beg, avec un de ses frères, il a pris femme et est resté dans le pays.

« C’est comme moi, dit notre Russe Borodjine, j’ai servi à Kouldja, puis à Djarkent, où je me suis marié, et je ne suis jamais retourné dans mon pays de Tobolsk. »

Pour ces habitants de la grande plaine monotone, aux horizons infinis autant que ceux de la mer, il importe peu de vivre sur un point quelconque de l’océan qu’est cette plaine. Il leur suffit de quelques bouleaux égayant le paysage par leurs troncs de couleur claire, d’une rivière poissonneuse dont les bords couverts de roseaux abritent des oiseaux d’eau et des sangliers, avec cela quelques lambeaux de terre cultivable autour de la petite maison de terre et de bois. Cela suffit aux gens de la Sibérie pour qu’ils se croient encore dans leur pays, bien qu’ils habitent à des milliers de verstes du village où ils sont nés.

Les habitants de Tchinagi, qui ressemblent aux Sartes du Turkestan, disent être venu d’Andidjan, c’est-à-dire du Ferghanah, il y a cent ans. Ce chiffre ne précise rien, les Orientaux maniant les dates avec une négligence incroyable.