Un vieillard nous parle de Russes qu’il a vus dans le pays. En effet, nous savons qu’autrefois des vieux-croyants cherchant des terres sont descendus jusqu’au Lob Nor. Voici à peu près le récit de cette barbe blanche ; les indigènes assurent que c’est la pure vérité :
« Je n’avais pas un cheveu blanc, dit-il, quand six hommes se disant Ourousses (Russes) sont arrivés dans ce pays, armés de fusils, coiffés de hauts bonnets en peau de mouton.
« Ils ont longtemps erré dans la contrée, allant de droite et de gauche, comme des canards qui tournoient avant de s’abattre ; puis cinq d’entre eux ont construit des abris près de ce bras du Tarim que vous franchirez demain et ils se sont mis à pêcher et à chasser. Le sixième est parti sur un bon cheval, et dans la saison de l’herbe il est revenu avec d’autres cavaliers, et bientôt nous avons appris qu’une grande troupe suivait.
« Plusieurs centaines de femmes, d’enfants, de vieillards, d’hommes se sont assemblés à un endroit où vous passerez, qu’on nomme Ketmet Koul et où il y a beaucoup d’herbe et de bois. D’abord ils ont refait leurs chevaux fatigués ; ils en avaient beaucoup, mais pas de bétail ; puis ils ont pêché, chassé, et après avoir amassé des provisions de route, ils ont construit des radeaux : dessus, ils ont placé les femmes, les enfants, les vieux, qui ont descendu le fleuve. Les hommes ont suivi la rive avec les chevaux.
« Arrivés aux environs du Kara Bourane (près du Lob Nor), ils ont bâti des maisons, ils ont creusé des pirogues dans des troncs d’arbres, et l’on voyait bien qu’ils étaient accoutumés à s’en servir ; ils ont pêché ; ils ont chassé avec des fusils à pierre, ils tiraient très juste.
« Leurs maisons étaient de bois, ils les chauffaient au moyen de poêles, et tandis que nous grelottions, nous et les nôtres, sous la pelisse, eux, au cœur de l’hiver, dormaient dans des vêtements de toile. C’étaient de braves gens ; ils parlaient bien notre langue. Ils se signaient, priaient à genoux devant des images. Nous n’avons jamais eu à nous plaindre d’eux.
« Lorsque nous leur demandions quelles raisons les avaient déterminés à quitter leur pays, ils répondaient que c’était à la suite d’une guerre.
« Pendant deux ans environ ils ont vécu près de Kara Bourane, puis les Chinois les ont obligés à partir. Ils se sont divisés en deux bandes, l’une est passée par Kourla, l’autre s’est dirigée vers Tourfane. Puis des guerres sont survenues et nous n’en avons plus entendu parler. »
Après le vieux conteur, nous entendons des chanteurs qui grattent d’une guitare à deux cordes ; nous distribuons largement le thé et le riz, aussi une bonne partie du village nous entoure ; nos hommes dansent au son de l’accordéon suivant la mode de leur pays, et toute la soirée se passe en réjouissances. Notre vieux chamelier lui-même, grisé par la musique, exécute une danse barbare avec ses mauvaises jambes. Seul notre Chinois n’esquisse aucun pas. Nous l’invitons à donner un échantillon de l’art chorégraphique de sa province, et il nous répond :
— Nous ne dansons pas, nous autres, nous nous amusons en restant assis sur notre séant.