— Et votre musique ?
— Oh ! notre musique ressemble beaucoup à celle que vous entendez.
Et comme preuve à l’appui de ce qu’il avance, il chante (!) ti ti ti ti ti ti… avec la prétention de moduler un air. Mais ce ti ti ti ti ti ti est si peu musical, malgré le grand sérieux du virtuose, que nous éclatons d’un rire fou. Il faut peu de chose pour distraire des voyageurs.
La soirée du 12 est employée à rassembler des arbres qu’on coupe dans la forêt et qu’on va chercher dans des cachettes sur le bord de la rivière. Ceux-ci ont déjà servi à la confection de radeaux. Les indigènes les traînent avec leurs bœufs.
Le 13, on transporte les menus bagages dans des pirogues, et l’on organise au moyen de cordes une sorte de bac. Le radeau est couvert de terre afin de donner à nos chameaux l’illusion du continent. Ces animaux ne sont pas marins du tout. Il faut même, pour les décider à avancer, leur préparer un quai avec des piquets et des branchages, car la rive est escarpée.
Une première fois nous parvenons à placer deux chameaux sur le radeau ; on les tient tête baissée en tirant sur cet anneau passé dans leur nez pour suppléer à un manque d’intelligence. De la rive opposée on tire la corde ; on débarque les passagers ; ensuite on ramène le radeau à l’embarcadère au moyen d’une autre corde. Mais cette fois on a mille peines à décider un chameau à avancer : on a beau employer la douceur, la ruse, les coups, la maudite bête ne bouge pas ; on finit par la porter, mais elle glisse des pieds de derrière, qui plongent dans l’eau, tandis que le reste du corps est sur le radeau dans la posture d’un écolier paresseusement couché sur son pupitre. On redoute un naufrage et l’on crie de haler vite vers l’autre rive, où l’imbécile se tirera d’affaire, l’eau étant moins profonde. Dorénavant on ne charge qu’un chameau. Le va-et-vient continue jusqu’au dernier.
Les chevaux passent à la nage ainsi que les moutons.
Avant la nuit, le passage du Kontché Darya est terminé ; nous distribuons de nombreux pourboires aux travailleurs ; deux moutons leur sont offert en outre afin qu’ils puissent se régaler. Ils garderont bon souvenir des Français.
Les Huns et les Tatares, ayant surtout des chevaux, traversaient facilement les rivières et les fleuves en s’aidant de leurs outres. Les armées qui possédaient des éléphants pouvaient fabriquer assez vite des radeaux ; ces animaux traînaient les arbres avec leurs trompes, et probablement tiraient la corde, halant les bagages et les gens ; cela arriva sans doute lors du passage du Rhône par Annibal. Le chameau de l’Asie centrale est fait pour le désert sans eau, et il n’aime les rivières que pour y boire gloutonnement.
Nous nous dirigeons vers le Lob Nor en suivant l’itinéraire de Prjevalsky et de Carey. Parfois nous devons nous éloigner, car les inondations ont modifié l’aspect du pays. Nous nous efforçons d’éviter la construction des radeaux, et les détours ne nous coûtent point.