Cette région est très peu habitée. Le 15 octobre, après un minimum de − 9 degrés, la nuit, nous partons pour Aktarma, marqué sur la carte de Prjevalsky.

C’est toujours du sable, le désert qui rappelle aux uns le Gobi de Mongolie, aux autres le Kara Koum, et à moi il rappelle le désert. Comme beaucoup de koum, celui-ci est semé de tamarix nombreux qui ont contribué à fixer des collines de sable. Le vent et l’arbuste sont en lutte. L’arbuste s’efforce de retenir au moyen de ses racines la nappe mobile du désert : comme avec des tentacules, il serre de petits tas de sable, il les solidifie. Autour, la poussière ondule et le vent l’agite. Il s’en sert ainsi que d’une artillerie minuscule pour assiéger la forteresse que le tamarix défend de toutes les forces de sa sève et de sa végétation. Les étangs heureusement sont fréquents : ils prêtent aux plantes leur humidité, et la lutte est moins inégale.

A l’heure de la première halte, on nous invite à nous diriger vers notre droite, vers l’ouest, et nous serpentons à travers des étangs, des flaques d’eau, qui semblent des tronçons de rivière arrêtant subitement leur marche ; en effet, quand le vent ride l’eau, on dirait qu’elle coule, et quand le vent tombe, qu’elle s’arrête. Mais notre horizon, jusqu’à présent assez borné, grandit. Une plaine commence ; on nous dit que nous sommes à Koultoukmit Koul. Voilà des djiddas verts d’une belle taille, des ajoncs balançant leurs houppes blanches, puis un subit affaissement du sol, des terres basses enfin. Des collines de sable peu élevées s’écartent pour livrer passage à une large et belle bande d’eau qui miroite gentiment au soleil. Elle s’écoule bien posément, bien unie, à peine bossuée par des dépôts de sable émergeant comme des épaves où se sont réfugiées des aigrettes blanches. C’est le Tarim, fatigué de sa longue marche ; il coule seulement dans son chenal, en fleuve peu pressé de se verser dans le Lob Nor.

Plus loin, on le devine sans peine, un grand lac se formera, ou des étangs nombreux, ou un marais. Puisque cette eau ne se mêle pas à un océan, que voulez-vous qu’elle devienne ? Elle s’arrêtera dans un bas-fond, elle alimentera un lac auquel elle rendra de son mieux ce que lui prendront le soleil et le vent.

Nous nous éloignons du Tarim et nous arrivons dans l’après-midi à Aktarma, indiqué dans le désert par des bouquets de peupliers.

Un troupeau de bœufs nous annonce, à notre grand regret, car ils fuient devant nous en soulevant une poussière désagréable. Ce sont des animaux de petite taille et très agiles. Des hommes labourent des carrés de terre imprégnée de sel, non loin de la vingtaine de masures qui constituent une des villes les plus considérables du Tarim. Ces masures, faites de claies en roseaux et de boue, sont abandonnées en ce moment.

Le chef d’Aktarma, entouré de son conseil, nous offre des melons peu mangeables et nous demande des nouvelles de notre santé. Ces gens sont effarouchés, défiants, en vrais sauvages qu’ils sont. Ils ont des têtes rondes, des yeux ronds, et paraissent être des métis des tribus les plus diverses. Ils n’ont de commun que la misère et la sauvagerie. On dirait des « hors la loi » venus de partout et qui se sont fixés à cette place par lassitude d’errer.

Ils prétendent être Kalmouks d’origine ; leur langue est le turc. Abdoullah, qui veut leur plaire, leur dit que lui-même est Kalmouk et que l’émir Timour était aussi Kalmouk. D’où il faut conclure, d’après le ton de notre interprète, que cette nation possédera au moins deux grands hommes, l’émir Timour, mort depuis longtemps, et Abdoullah, le plus gourmand des êtres, qui réclame des melons pour son usage personnel et qui tombera malade d’en trop manger.

Le 16 nous faisons halte. Le village reste abandonné. Peut-être la nouvelle de notre arrivée a-t-elle mis les Aktarmiens en fuite. Il paraîtrait que tous les ans, en cette saison, la population se déplace et va vivre avec les troupeaux sur les bords du Tarim et des étangs qu’il a formés. Tandis que le bétail paît la bonne herbe, hommes, femmes, enfants pêchent, chassent et font sécher le poisson pour l’hiver.

Les habitants d’Aktarma, comme tous ceux de cette région du bas Tarim, sont des cultivateurs de date récente. L’un d’eux nous donne les renseignements suivants :