« Il y a seulement une cinquantaine d’année que nous avons appris à semer le blé dans le village de Tcharkalik, situé plus loin que la Kara Bourane. Un homme venu de Khotan avait apporté cette coutume. Avant lui, nous n’avions pas de bétail, ni bœufs, ni moutons ; nous ne buvions pas de lait comme aujourd’hui.
— De quoi viviez-vous ?
— De poisson principalement et de chasse. Ceux qui étaient trop faibles pour poursuivre le gibier recueillaient les jeunes pousses des roseaux et les faisaient bouillir. Les autres vivaient constamment sur l’eau, tendant des lignes, pêchant au filet, plaçant des collets où se prenaient les canards sauvages et les oiseaux d’eau. On faisait sécher le produit de la chasse comme nous le faisons encore, pour passer l’hiver et attendre le retour de la bonne saison. Plus loin dans les sables vivent des hommes qui n’ont pas de blé et qui ne savent pas labourer.
— Êtes-vous heureux ?
— Oui, lorsque nous avons notre nourriture assurée.
— Y a-t-il des voleurs ?
— Que nous volerait-on ? répond l’interlocuteur en souriant, et qui pourrait nous voler, puisque tous nous sommes presque d’une même famille et que nous nous connaissons tous. Avez-vous vu le moulin ? Quand vous passerez devant, regardez. Vous verrez les sacs de blé contre le mur. Personne ne les garde. C’est ce que nous avons de plus précieux. Ce sont des femmes qui s’occupent de la mouture. Elles remplacent le blé par de la farine dans les sacs, et n’étaient les bêtes et le mauvais temps, on pourrait les laisser à cette place pendant des mois, sans que personne les volât. »
En nous en allant le 17 à Yangi Koul, nous apercevons en effet le moulin en l’état qu’on nous a dit. Un vieil impotent surveille la mouture.
Nous arrivons à Yangi Koul à travers les roseaux et les ajoncs, par un sentier poussiéreux tracé dans un terrain mélangé de sel. Nous faisons des zigzags afin d’éviter les eaux.