Le village est posté au flanc d’une colline de sable sur la rive opposée ; le carré de ses murs de roseaux, bâti sans régularité, semble glisser le long de ses pentes vers le fleuve. Notre venue met la population sur pied. On accourt nous examiner pendant que nous prenons le thé. Les femmes ne franchissent pas le fleuve, large de plus de cent mètres, mais les hommes, les enfants se précipitent dans l’eau et se troussent pour arriver au môle de sable qui borde le chenal du Tarim. Les riches, qui sont chaussés, se font porter sur les épaules et prennent place dans les pirogues, qui les amènent auprès de nous. Ils arrivent avec des présents : du poisson séché, du poisson frais ; un jeune garçon apporte même une oie sauvage vivante, nous la refusons et il reçoit un cadeau pour sa bonne intention ; il le montre aux badauds et la glace est rompue.
Les indigènes nous approchent, et j’ai tout le loisir de les examiner. Je vois bien qu’ils sont un ramassis de toutes races. Je vois des nez, des yeux de toutes formes ainsi que dans une grande ville d’Occident.
Je reconnais de vrais Kirghiz trapus, aux yeux imperceptibles, aux pommettes saillantes, à la barbiche de trois poils ; des Sartes plus sveltes, à la barbe noire et touffue ; les yeux gris ne sont pas rares. Un blond au teint coloré, aux yeux clairs, est coiffé d’un bonnet de fourrure, et nos Sibériens eux-mêmes s’étonnent de sa ressemblance avec un Russe.
Au reste, on nous dit que des Russes ont passé par ici.
On apporte d’excellents melons, du poisson bouilli. On nous a préparé ce repas à la hâte. Lorsque nous mangeons, la foule s’agenouille et nous considère avec un véritable recueillement. Des remarques sont échangées à voix basse. Ils paraissent contents de nous voir ; ils sont très affables : « Ah ! dit l’un d’eux, si vous aviez été Chinois, nous nous serions sauvés. »
Après quelques cadeaux, nous allons camper plus loin, sur une hauteur un peu plus sèche.
Le 18 nous traversons Ouloug Koul, où le chef, d’origine kirghiz, nous fait une belle réception dans sa maison de roseaux gâchée de terre. Il possède un ameublement : un X en bois où il pose le Coran ; une natte qu’il déroule : elle sert de nappe et de table ; il a des coussins faits avec un véritable pout-de-soie emprunté à la tige du tchiga (asclépiade) ; il a des sacs faits avec ce chanvre sauvage, très abondant dans cette région. Il boit son thé dans des tasses de Kachgar ; enfin il a plusieurs femmes. C’est un grand personnage. Il nous offre deux moutons, que nous refusons, mais qui lui valent un cadeau. N’oublions jamais d’encourager les bonnes intentions en voyage.
La route, jusqu’au 26 octobre, ne change guère. Chaque fois que nous quittons les bords du fleuve, nous retournons au désert par des bocages où les tougraks, suant leur sève qui sert de savon aux habitants, se tordent fantastiques. Des collines de sable ondulent, poussées par le vent, mais si lentement que les indigènes ne s’aperçoivent de leur marche qu’après des années.
Le 23, nous campons au milieu des peupliers. Les miasmes d’un marais arrivent sur le vent ; puis l’air vif du Tarim se répand dans tout le bois, il l’égaye ; les poumons se dilatent. A travers les broussailles une lueur tremblote, la flamme de notre feu. On entend des rires d’hommes. Le vieux Kirghiz Imatch les provoque par des réflexions comiques au sujet d’un chameau. Je lui demande si la « place » est bonne. « Très bonne, répond-il, nous avons du bois et de l’eau, il manque seulement du yantag pour nos chameaux. »
Imatch aime beaucoup ses chameaux. Sa bonté s’étend sur tous les animaux ; il soigne aussi volontiers les chevaux, il veille à ce que les chiens eux-mêmes ne jeûnent point. Son seul défaut est d’avoir la langue rude, et son vocabulaire d’injures est le plus riche qu’on puisse rêver.