Imatch me fait encore observer que « le kouirouk (queue) des moutons d’ici est moins gros que dans l’Ili, et c’est un signe de mauvais pâturage. Il est très regrettable que ces moutons donnent moins de graisse, car rien n’est meilleur que la graisse de kouirouk. »
Rien n’est meilleur en effet.
Le 27 octobre, après une étape dans le sable, nous allons camper au delà du fortin en ruines que Yakoub-Beg construisit autrefois. Les quatre murs crénelés sont encore debout et servent de refuge dans les mauvais temps.
L’endroit où nous campons s’appelle Bougou-Bachi. Bougou est le nom sous lequel les indigènes désignent les cerfs, assez nombreux dans ce pays, et Bachi, comme vous savez, veut dire « tête ». Le Tarim, faisant un brusque coude, dessine assez bien la tête du cerf surmontée de ses deux ramures.
De nombreux vols passent sur nos têtes. On reconnaît des grues, des oies, des canards tirant vers le sud-est.
Le 28 octobre nous nous dirigeons vers le sud et gaiement. Nous allons entrer dans la région du Lob.
A mesure qu’on avance, l’aspect du pays change, la végétation devient plus rare. Les arbres ont disparu, les arbustes sont clairsemés, les monticules sont plus espacés et souvent la surface nette des takirs les sépare. De tous côtés apparaissent des traces d’évaporation : les couches blanches de sel sont nombreuses ; au loin ondulent des amoncellements de sable. Le sol, fortement imprégné de sel, est grumeleux ; si l’on quitte le sentier, le pied enfonce à travers une croûte dans la poussière.
Un observateur transporté subitement à cette place pourrait se demander si cela est une mer que l’on confectionne : tous les matériaux sont là ; ou bien si cela est une mer qui disparaît et s’évapore.
« Lob », dit un des guides ; « Kara Bourane », dit un autre. Nous traversons la région appelée « Tempête noire », l’extrémité ouest du Lob.
Puis voici de l’eau qui coule à travers cette eau stagnante. C’est le Tcherchène Darya ; il arrive du nord des hauts plateaux, d’un autre monde. Il a moins d’ampleur que le Tarim ; un pont modeste suffit à le traverser et nous allons camper dans l’île qu’il forme, parce que de l’herbe bonne pour les bêtes y pousse.