Le village de Lob est posé à quelque distance de là ; ses habitants viennent nous voir : ils sont misérables, affamés, étiques ; ils offrent de nous vendre du poisson fumé, des canards pris au lacet. De petits cadeaux en font vite des amis.
Ils nous apprennent que la nouvelle s’est répandue que Pevtzoff, le voyageur russe, arrivera bientôt. Les Chinois auraient fait courir le bruit que la petite vérole sévit dans la région du Tcherchène, et les habitants de Tcharkalik seraient décidés à fuir devant les Russes. Dans ce pays, la petite vérole terrifie les populations. Cette épidémie les fait se disperser, et même ils abandonnent les malades. Quelques-uns assurent que Pevtzoff ne viendra pas cette année, qu’il a construit une forteresse où il passera l’hiver avec ses soldats.
29 octobre. — Après avoir louvoyé lentement à travers les marais, nous revoyons de nouveau la plaine nue, le désert. Il ressemble à la surface d’une mer, à une houle fixée tout à coup par un geste créateur ; et la houle est plus faible à mesure qu’on avance vers le sud, puis elle expire là où les tamarix recommencent, grâce à ce que le sel ne stérilise plus le sol.
Ces « vaguettes » à perte de vue ne font pas un paysage très gai, sans compter que l’horizon nous entoure d’un fin rideau de brume : et nous voilà isolés du reste du monde. Le soleil paraît et néanmoins nous rentrons nos mains dans les manches, car le vent de sud-ouest s’élève en même temps et il nous glace. Nos gens sont harcelés par des mirages, et l’étape étant fort longue, ils nous proposent d’aller prendre le thé au bord de ce ruisseau qui miroite là-bas. Heureusement que nous avons une provision d’eau, car nous n’en trouverons pas une goutte avant l’oasis de Tcharkalik.
Au sud, une cime apparaît par-dessus la brume, comme une île dans le ciel ; le guide nous la montre de son fouet et dit :
« Altyn Tagh ! Altyn Tagh ! (la Montagne d’Or ! la Montagne d’Or !) »
C’est la première muraille défendant l’abord des hauts plateaux. On considère un instant le pic, puis il s’évanouit comme une vision.
Nous trottinons sur le sentier glissant, inégal, taillé pour ainsi dire dans le sol, où le pied des bêtes et des hommes a ménagé une suite de trous séparés par des rebords très solides. Les chevaux buttent contre, bronchent et quelquefois s’abattent. L’écorce du désert de sel, piétinée par les caravanes, a pris la solidité de la pierre. La plaine est tellement bossuée de mottes, que l’œil finit par y voir des décombres, des moellons, des pans de murailles. Le sel diminue et le sentier devient plus égal, moins glissant, et enfin nous entrons dans un bois de tamarix, puis les peupliers se dressent avec leurs feuilles encore vertes et nous ressentons la chaleur du printemps, en même temps que nous soulevons une poussière fine d’automne. Nous entrons dans l’oasis de Tcharkalik.
Des canaux d’irrigation barrent la route, et des champs sont cultivés. Des pêchers, des abricotiers nous réjouissent par la perspective d’en manger les fruits. Il y a même de la vigne ; des haies entourent des jachères ; au milieu des haies, des cabanes sont construites, et tout cela ressemble « un peu » aux jardinets des environs des grandes villes. Je pense aux « cabanons » de la banlieue de Marseille. Vous voyez que l’imagination des voyageurs est folâtre.
Nous sommes fort bien accueillis par les anciens du village de Tcharkalik. On nous apporte à profusion des melons, des pêches, des raisins, et l’on cuit à notre intention des galettes de pain frais.