Quelle hécatombe de ces bonnes choses nous sacrifions à la joie d’être arrivés au terme de la deuxième grande étape ! On revoit toujours une oasis avec plaisir. L’oasis est vraiment le complément du désert : l’un fait aimer l’autre.

CHAPITRE IV
LES HAUTS PLATEAUX

La ville de Tcharkalik commence par un asile, vetus urbes condentium consilium. « Mot profond que la situation de toutes les vieilles villes de l’antiquité et du moyen âge commente éloquemment… » On parle de Rome ; l’histoire (?) de sa fondation m’est soudainement revenue à la mémoire, et je me surprends à citer quelques lignes de Michelet.

La faute en est à ce que la géographie, les choses présentes, pour mieux dire, jettent des lueurs sur les choses passées et font entrevoir ou deviner la préhistoire.

Ce que je vois à Tcharkalik, ce que l’on me conte, pourrait fournir matière à des rapprochements bien intéressants. Peut-être pourrais-je vous donner une idée, vague sans doute, de la manière que les villes naissaient dans l’antiquité. Je dis « naissaient dans l’antiquité », car il ne se passe ici rien de comparable à ce que j’ai vu dans les colonies russes de l’Asie, rien de comparable à ses jaillissements de villes américaines qui commencent par un hôtel éclairé à la lumière électrique et l’installation du téléphone.

En revanche, nous pourrions vous offrir le spectacle d’une agglomération de réfugiés, chasseurs, chercheurs d’or, cultivateurs de la terre ; vous les montrer en lutte avec des autochtones qui leur sont intellectuellement inférieurs, puisque, avant l’arrivée des Khotanlis, les Lobis n’avaient pas encore jeté la première mue de la civilisation, puisqu’ils étaient encore chasseurs et qu’ils ignoraient ou ne pratiquaient pas le labour.

Nous pourrions vous montrer ce qu’est une question agraire à sa première phase, ce qu’est la politique intérieure la plus rudimentaire, et la politique extérieure telle qu’elle vient de naître du voisinage d’un plus fort et d’un besoin d’alliance, et tout cela, cher lecteur, sans aucun ministère.

Mais laissons cela.

Voici novembre, le 1er novembre, et nous n’avons pas terminé notre besogne. Ce que nous venons de faire n’a été qu’une agréable promenade semée d’inconvénients si minimes, qu’ils en étaient comme les condiments, la rendant encore plus agréable.

Nous vous avons dit que la première grande étape était Kourla ; la seconde est Tcharkalik ; la troisième sera Batang, si nous continuons à réaliser notre programme avec le même bonheur. Et Batang est loin, des déserts nous en séparent, l’inconnu est en travers de nous. Et après Batang, c’est le Tonkin, à l’autre bout de l’Asie, au bord de l’Océan. Heureusement qu’en voyage on n’a pas de temps à perdre et qu’en règle générale les voyageurs, rêvassant peu, ne cherchent pas à s’imaginer des raisons de ne pas agir ; sans quoi, nous pourrions nous effrayer de notre entreprise, quoique nous ne puissions pas dire que notre projet soit au-dessus des forces de l’homme, car nous n’avons encore rien essayé. Les circonstances peuvent nous être plus favorables qu’à nos devanciers, et nous réussirons. Qui sait ?