Il nous faut donc trouver à tout prix cette route, que nous appelons, dans nos conversations, « la route du Sud ». Nous mettons nos gens en campagne, et chacun cherche à découvrir l’homme précieux qui la connaîtra et voudra nous la montrer. Il suffit que l’un de nos gens ait questionné maladroitement, et voilà que nous ne pouvons obtenir un renseignement précis. Au reste, peu de nos serviteurs se soucient de poursuivre le voyage ; les personnes aimant l’exploration ailleurs que dans leur chambre ou dans un bon campement sont plus rares qu’on ne pense. La route du Sud est notre grande préoccupation, elle le sera longtemps.
Nos trois Sibériens vont nous quitter. Ils devaient venir jusqu’au Lob Nor, et j’essaye vainement de les entraîner plus loin. Ils ne s’en soucient pas.
Le chamelier doungane veut aussi retourner sur ses pas, nous ne le retenons que par l’appât du gain.
Nous cherchons des volontaires dans les gens du pays pour remplacer ceux qui partiront. Deux se présentent, l’un connaît le chemin de Bogalik, suivi autrefois par l’Anglais Carey. Nous leur promettons de bons gages, et leur entrée dans la troupe relève un peu le moral des Dounganes.
Le chef de nos chameliers le vieil Imatch, bien que marchant difficilement, ira jusqu’au bout, jusqu’où nos Khotanlis iront.
Ce brave homme au rude parler n’a pas de crainte, son seul désir serait d’avoir de meilleures jambes. Il est affectueux, il aime ses chameaux et ne les veut pas quitter.
Il est Kirghiz d’origine, de la tribu des Kizaï, qui habitent la Sibérie et la province de Kouldja.
Souvent, le soir, autour du feu, nous faisons causer le vieil Imatch. Il aime à parler de son pays et du grand événement de sa jeunesse, qui fut l’insurrection contre les Chinois.
« Je n’ai pas oublié ces choses-là, dit-il, et aussi longtemps que je vivrai elles me resteront dans la tête. J’avais vingt ans, il y a de cela vingt-deux ans. Les Dounganes et les Tarantchis se soulevèrent les premiers. Nous autres Kizaï vivons loin des villes et nous n’avions que peu de rapports avec les Chinois : aussi, dès l’abord, nous ne voulions pas nous soulever. Mais les Dounganes nous envoyèrent des émissaires avec ce message : « Si vous refusez de nous aider, lorsque nous en aurons fini avec les infidèles (Chinois), nous tournerons toutes nos forces contre vous et nous vous anéantirons ». Alors les anciens de nos tribus tinrent conseil et ils dirent : « Nous ne risquons rien à aider les Dounganes et les Tarantchis, car il est clair, d’après ce qui se passe, que pas un Chinois ne survivra. Il y aura beaucoup de butin pour les braves. Nous avons une belle occasion de nous enrichir aux dépens des infidèles. Marchons avec l’aide d’Allah et nous reviendrons riches. »
« Alors nous nous sommes armés de sabres et de haches, car nous avions peu de fusils, et, montés sur de bons étalons, nous avons attaqué les Chinois.