— Étaient-ils braves ?

— Plus faciles à tuer que des moutons.

— En as-tu tué aussi ?

— Oui, j’en ai tué le plus que j’ai pu. A chaque pas nous rencontrions des fuyards, nous leur prenions leurs chevaux, leurs vêtements s’ils en valaient la peine. Parfois on laissait la vie aux jeunes, mais ceux qui les rencontraient plus loin la leur enlevaient.

— Vraiment, les Chinois n’étaient pas braves ?

— Braves comme… dit Imatch en crachant après s’être servi d’une comparaison malpropre. Seuls les Solons ont montré un peu plus de cœur. Quel Kirghiz pourra oublier Baïan-taï. On avait cerné cette ville, et nous avons tout tué, à l’exception des enfants et des femmes. Nous nous les sommes partagés et nous avons été punis de notre faiblesse, car ces femmes ont gâté le sang de notre race. »

Imatch conte ces exploits d’une voix rauque, avec les gestes de frapper de grands coups de taille. Aussi lui donnons-nous un grand sabre russe de cavalerie avec lequel il se propose de pourfendre les ennemis.


Nous recrutons deux indigènes ; je crois que nous aurons lieu de nous en louer plus tard.

L’aîné s’appelle Timour. Il a été pâtre, il est chercheur d’or et chasseur lorsqu’il a des loisirs. Il est marié et il cultive un coin de terre. Il a souvent erré dans l’Altyn Tagh, le Tchimène Tagh, et les hauts plateaux ne l’effrayent point. Il exécute les ordres sans broncher, il travaille vite, on le dit infatigable marcheur, il sait soigner les chevaux et les chameaux. Il rit volontiers, il est d’humeur égale, et, qualité précieuse, il est content de son sort à Tcharkalik. Un tout petit morceau de sucre en fait le plus heureux des hommes. Tout ce que nous faisons l’intéresse : il regarde les armes avec plaisir, les oiseaux préparés avec attention, il les reconnaît, dit leur nom. C’est un curieux. Le soir on l’entend chanter, raconter des légendes ; quand Rachmed ou un autre débite une histoire, il en suit toutes les péripéties avec soin, riant, s’exclamant ; bref, c’est un poète, un aventurier, un amoureux du nouveau.