Lorsqu’on lui demande s’il fera froid dans les montagnes du Sud : « Oui », répond-il, et il cache ses mains dans les manches de son vêtement, et les réchauffe sous ses aisselles, puis il agite les bras en disant : « Ce n’est rien », et il rit. Avec cela il n’est pas trop grand, pas trop gros, et très alerte, il danse légèrement. Bien plus, il sait les prières, on le tient pour un mollah, et il possède des paroles contre les maladies. Un homme complet, comme vous voyez.

L’autre, plus jeune, âgé d’une vingtaine d’années, a nom Iça. Il est très vigoureux. Il dépouille un mouton avec la plus grande dextérité et sait parfaitement cuire le riz. Avouons qu’il mange l’un et l’autre avec une non moins grande dextérité. Tout ce qui a trait à la cuisine l’intéresse : fendre le bois, allumer le feu, l’entretenir, aller quérir de l’eau, nettoyer la marmite, ce sont là nobles besognes dont il s’acquitte à souhait. Il se souvient le lendemain de ce qu’on lui a dit la veille. Il a un rire éclatant, mais tellement naturel qu’on l’entend avec plaisir. D’habitude il est assez sombre. Il aurait le défaut de fumer le hachich, mais en petite quantité. Ceux qu’il a servis sont contents de lui. Une nuit, je l’ai vu se coucher sur une simple natte posée près du feu, sans autre vêtement qu’un kalat déchiré. Il a dormi fort bien à cette place, quoique le feu se fût éteint et que le minimum de la nuit fût de − 19 degrés. Le lendemain il s’est levé très gai et sans le moindre rhume de cerveau. Vous comprenez que nous ayons arrêté là l’examen qu’on lui faisait subir à son insu, et que nous lui ayons pardonné d’avoir fui la maison paternelle, après avoir cassé les deux bras à sa belle-mère.

En effet, Iça avait reçu une femme de la main de son père. L’union était, paraît-il, heureuse. Mais la seconde femme du père d’Iça avait pris en haine son beau-fils et sa bru, et, raconte-t-il, il n’y avait pas d’avanies, de méchancetés qu’elle ne fît subir à la jeune femme en l’absence des hommes.

Iça résolut de se venger. Un jour que la marâtre était seule à la maison, il la roua irrespectueusement de coups de bâton, si bien qu’il la laissa pour morte dans la cour et les deux bras cassés.

Il renvoya sans tarder sa propre femme à sa famille, il réunit ce qu’il put du butin, et, ayant conté l’accident à quelques amis, il monta à cheval et se sauva de Kiria. Après des aventures diverses il vint échouer à Tcharkalik, qui paraît être un lieu de rendez-vous pour les originaires de la province de Khotan pressés d’un subit besoin de prendre l’air.

Nous renouvelons les provisions, nous en achetons encore que nous comptons faire transporter par les indigènes jusqu’à ce qu’elles soient épuisées. Car, je le répète, c’est le point important pour nous, il nous faut assurer la subsistance des hommes et des bêtes.

Le jour de la fête de la naissance de Mahomet, les autorités en corps viennent nous rendre visite et nous offrent des présents. Ils veulent que nous participions à leurs réjouissances, car nous sommes loin de notre patrie, de nos foyers, et il serait malséant à eux de ne pas nous inviter. Je les remercie, je leur répète que nous n’avons pas de mauvaises intentions au fond du cœur, et je leur affirme que toujours nos actes seront conformes à nos paroles. Ils nous croient : « Vous êtes des hommes vrais, nous le voyons bien », disent-ils. Ils demandent l’autorisation de prendre nos serviteurs à leurs tables. Tout cela est accordé, bien entendu, et toute la journée on fête Mahomet par des repas, par des chants, par des danses, par des luttes, où Rachmed, qui est très adroit, obtient un grand succès. Deux moutons offerts par nous sont cuits dans la marmite immense de la mosquée. Cette marmite finit mal, car, l’ayant employée pour raffiner du sel cristallisé, nous la faisons éclater : accident de très mauvais augure qu’un cadeau fait supporter sans murmure.

Le 7 novembre une épouvantable tempête de nord-est hurle toute la nuit et nous oblige à construire un abri pour notre cuisine. La température s’abaisse subitement, et le matin les indigènes nous arrivent déguisés en gens du Nord. Tous sont vêtus de peaux de moutons ou de fourrures de bêtes sauvages, telles que les renards, les loups. Notre troupe profite de cette bonne occasion pour essayer ses costumes d’hiver, et c’est une véritable mascarade.

Une nouvelle intéressante est que quatre Kalmouks sont arrivés à Abdallah. Ils formeraient l’avant-garde du khan des Kalmouks qui revient de Lhaça, où il est allé en pèlerinage. Il ne tarderait pas à arriver, en assez piteux état. Sa caravane a été décimée : deux cents chameaux et vingt hommes sont morts. Le retour s’est effectué surtout avec des koutasses (des yaks) et en passant par le Tsaïdam. Car d’après le messager, vingt ans auparavant, le khan des Kalmouks ayant essayé de se rendre à la « Ville des Esprits » par la route du Kizil Sou aurait dû rebrousser chemin, parce que les montagnes sont infranchissables.

L’aksakal des Khotanlis m’ayant apporté de la graisse de marmotte afin de me guérir d’une attaque de rhumatismes, je le questionne au sujet de la route du Kizil Sou, et sans se prononcer franchement il me donne à entendre que l’on ne doit pas attacher grande importance aux paroles de ce Lobi. « Quant aux difficultés de la route, ajoute-t-il, elles sont réelles. Une fois, nous sommes allés du côté de Bogalik avec cent cinquante ânes afin de rapporter de l’or et des peaux, car la chasse est bonne, et nous avons perdu du monde et beaucoup d’ânes.