— Pour quelles raisons ?
— Par le froid et surtout par les odeurs mauvaises qui s’échappent du sol[2]. Elles vous tuent en vous empoisonnant. Les ânes y résistent moins que les hommes. »
[2] Mal de montagne.
Après la tempête, l’atmosphère est moins empoussiérée ; le ciel brumeux devient clair ; pas un souffle n’agite l’air, mais il gèle plus fort que ne le voudraient les indigènes. Sous la tente le minimum a été de − 12 degrés. Cet abaissement considérable de la température a jeté l’alarme parmi la population. Tous ont quitté leurs maisons : tous ceux qui peuvent porter un fagot sur le dos se sont égaillés dans la brousse. Et c’est un va-et-vient continuel de femmes, de vieillards et surtout d’enfants chargés. Pas une fillette qui ne soit courbée par un poids plus lourd que son corps ; l’hiver est là, le grand aryk est gelé, les champs en jachère où l’eau s’était répandue sont blancs de gelée.
Il nous tarde aussi de partir.
Le 9 novembre le minimum est de − 19 degrés avec une petite brise nord-ouest rafraîchissante, le maximum est encore de + 20 degrés, mais au soleil, où l’on se trouve fort bien. Les indigènes ont dirigé l’eau de l’aryk vers les citernes, ils font leurs provisions d’eau pour l’hiver. Depuis une semaine tous les moulins tournaient en prévision de cette sécheresse, chacun faisait sa provision de farine.
Un artiste qui me paraît remarquable s’accompagne d’une guitare à deux cordes et nous chante près du feu une chanson pleine de philosophie. Elle marque cependant la cadence aux danseurs et aux danseuses. Tandis que les femmes marchent à petits pas, yeux baissés, et qu’elles cherchent des attitudes gracieuses du torse, et se balancent ou tournent les bras étendus, le chanteur hurle à tue-tête : « Le monde n’est qu’une tromperie, l’homme passe son temps à désirer, il attend toute sa vie la réalisation de vœux qu’il lui est aussi difficile d’obtenir que de saisir la lune elle-même, laquelle il revoit cependant chaque mois. »
Vous voyez que les moralistes ne manquent pas à Tcharkalik, au seuil du Gobi. Le chanteur passe pour être l’auteur de ces couplets, et nous lui proposons de nous accompagner ainsi que sa guitare, faite de deux planches de peuplier bien lisse. Un moraliste fera bien dans notre troupe, surtout celui-ci. Il a couru le monde, il a vu Yarkand et je ne sais combien d’années cherché l’or en tous endroits. Il ne paraît pas avoir fait fortune et ses déboires lui auront inspiré cette chanson résignée. Il passe pour un brave homme, et à propos de la fête de Mahomet il a encore remporté le prix de la lutte aux jeux Olympiques.
Quoique Khotanli, il est l’ami intime d’un certain Abdoullah Ousta, maître dans l’art de travailler le fer, qui est de Lob. Autrefois Tokta — c’est le nom du chanteur — a rendu un service considérable au vieil Abdoullah. Celui-ci se serait égaré en poursuivant des chameaux sauvages, il n’aurait pu rejoindre ses compagnons, et Tokta serait survenu fort à propos pour secourir le chasseur, fatigué et mourant de faim. Depuis ce jour une amitié solide lie ces deux hommes.
Nous avons commandé du fer, des clous, des piquets à Abdoullah Ousta et nous espérons l’enrôler. D’après Tokta, personne ne connaît mieux la montagne que le vieux maître, qui est encore très vigoureux, quoique sa barbe soit grisonnante.